Avec la canicule que connaît le Québec actuellement, on s’interroge sur le lieu idéal pour sortir le maillot de bain et aller prendre un peu de soleil. Nouveauté cette année : avant de finalement opter pour un lieu où on peut patauger, on peut s’intéresser à la plage de l’Horloge, inaugurée le 16 juin dernier. Le contexte urbain, le sable fin, les parasols bleus et les chaises Adirondack créent une atmosphère unique, de quoi redonner envie aux montréalais de fréquenter ce secteur principalement investi par les touristes. En somme, un pas de plus vers la réappropriation des berges du Saint-Laurent.

Cependant, si la splendeur du design de l’agence Claude Cormier + Associés ne fait aucun doute, le projet en soi ne fait pas l’unanimité. Certains reprochent l’absence d’espaces pour la baignade, mais la plus grande ambigüité est sans doute que l’accès à ce nouveau lieu public soit payant. Tandis qu’à Londres on assiste au sponsoring de l’espace public, n’y a-t-il pas à Montréal d’autres alternatives que de charger un prix d’entrée (6 $) pour accéder à un espace qui se veut public ?

La Société du Vieux-Port de Montréal (SVPM), qui assure la gestion de cette plage urbaine, mentionne pourtant dans ses principes directeurs de développement l’importance de « maintenir l’accès et la libre circulation en tout temps » sur son territoire. Cependant, en imposant un tarif d’entrée, quel qu’il soit, et en restreignant l’accès à la plage en dehors de la saison estivale, on assiste à une forme de privatisation de ce lieu d’exception à Montréal. Alors que la SVPM a pour objectif d’ « améliorer les conditions de vie urbaine et faciliter l’accès du public au bord de l’eau », la gestion qui est faite de la Plage de l’Horloge est confuse et a plutôt pour effet de ségréguer le territoire du Vieux-Port.

La plage de l’Horloge devient ainsi un lieu contrôlé, peu perméable et qui risque d’être dépourvu de toutes formes d’appropriation spontanée. La plage ferme à 19h30 tous les jours, sauf les soirs d’évènements, et ne sera ouverte que les fins de semaines en septembre. L’hiver, l’espace ne sera pas accessible, on ne connaîtra donc pas la poésie de la plage enneigée avec ses parasols, comme on peut le vivre sur la Sugar Beach à Toronto.

Sugar Beach, Toronto (photo : Martyn Weir)

Les plages urbaines telles que nous les connaissons ont été conçues à l’origine pour permettre aux citadins qui ne peuvent s’offrir des vacances en-dehors de la ville de profiter de l’ambiance et du dépaysement des plages littorales. Le projet pionnier de Paris Plages ou encore celui de la Sugar Beach de Toronto (également conçu par Claude Cormier) n’exigent aucun tarif d’accès. Pourquoi ne pourrions-nous pas nous permettre d’en faire autant à Montréal en maintenant un accès public et gratuit ?

Achalandage à Paris Plages (photo : Choblet & associés)

La Plage de l’Horloge aura de la difficulté à devenir un espace vécu au quotidien, étant donné qu’elle repousse une clientèle qui aurait pourtant pu donner sa valeur au lieu. Du point de vue rentabilité, la valeur intrinsèque du lieu et la qualité de ses aménagements à eux seuls auraient pu en assurer le succès, sans nécessiter une campagne publicitaire signée Cossette. Mais cette campagne devient nécessaire car l’instauration d’un tarif d’entrée change la clientèle cible. Si l’image de la plage en soi permet de créer l’engouement, le prix d’entrée, lui, est suffisamment rebutant pour justifier une campagne publicitaire. La plage mise alors sur un caractère récréo-touristique estival, mais oublie que le Vieux-Montréal regorge d’un grand nombre de travailleurs, clientèle qui a le potentiel d’animer cet espace au quotidien, sur l’heure du midi ou pour un 5 à 7 à la sortie du travail. Quand aux familles, une partie d’entre elles risque de bouder le lieu, préférant la plage du parc Jean-Drapeau qui offre un plus grand nombre d’activités, y compris la baignade.

Campagne publicitaire pour la Plage de l’Horloge (source : Cossette)

À vrai dire, ce lieu devrait offrir la possibilité d’être vécu autrement qu’en maillot de bain. Certains critiquent le fait qu’on ne puisse pas se baigner à la plage du Vieux-Port et il est vrai que si on n’arrive pas à mettre la main sur un parasol, malgré la fraîcheur des brumisateurs, il fait vite très chaud au cœur de cet îlot de chaleur. En ce sens, plusieurs pourraient être tentés de n’y faire qu’une courte visite pour trente minutes, le temps de prendre une pause et d’admirer le panorama. Ou encore, certains travailleurs du Vieux-Montréal seraient sans doute intéressés à aller pique-niquer dans les estrades monumentales sur l’heure du midi. Mais seriez-vous vraiment prêts à dépenser 6 $ pour 30 minutes de sable fin?

Bien sûr, les gestionnaires de la SVPM vous diront qu’un tel tarif  est nécessaire pour la rentabilité d’un projet dont les coûts sont estimés à environ trois millions de dollars. Mais serait-ce possible d’envisager des moyens plus indirects pour financer ce projet ? Les possibilités sont infinies : restaurant, bar, location de matériel, tenue d’événements privés, etc., autant de pistes qui apporteraient en même temps une plus-value. La buvette qui est aménagée sur place en est un bon exemple, le stationnement d’une capacité de 711 voitures aussi. En effet, avec des tarifs qui varient entre 8$ (moins de 61 minutes) et 20$ (pour une période de 24 heures), il y a certainement moyen d’en retirer bénéfice.

Cet espace aurait pu être l’occasion rêvée de réconcilier les montréalais avec le Vieux-Port. Hélas, il en ressortira plutôt un lieu touristique qui, une fois l’engouement de son inauguration écoulé, restera boudé par les montréalais s’il demeure incapable de s’émanciper. On ne parle pas ici d’une erreur de design, mais plutôt d’une gestion questionnable de l’espace urbain. On peut donc espérer que la formule de plage payante soit amenée à évoluer dans les prochaines années et qu’on puisse alors, à terme, ancrer cet espace dans le quotidien montréalais.

Quant à la question de la baignade, pourquoi ne pas s’inspirer des piscines flottantes de Berlin ou de Paris ?

Projet de piscine flottante sur l’East River, New York (source : http://www.pluspool.org/ )
rédigé par Sophie Julien,
membre fondateur de l’ADUQ

Une réponse à “La Plage de l’Horloge réconciliera-t-elle les montréalais avec le Saint-Laurent ?”

  1. Saviez-vous si Montréal Plage revient cette année dans le Vieux-Port?

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