Paris vous regarde de haut. En effet si, certes, Paris est une ville qui vous regarde à hauteur d’Homme, avec ses vingt mètres de hauteur rarement dépassés, elle projette un regard définitivement hautain. Elle gonfle sa poitrine de pierres et de pans de bois, s’habille d’encorbellements et autres chapiteaux sculptés, se pare de chapelets de boutiques de luxe incrustées. Bourgeoise, elle affiche la régularité de ses façades haussmanniennes puisqu’elle a décidé, il y a cent cinquante ans maintenant, de jeter ses habits d’ouvrière. Dans ses appartements du Louvre ou du musée d’Orsay, elle suspend ses plus beaux tableaux et lorsqu’elle voyage, elle s’évade des plus belles gares; du Nord, de l’Est, Saint-Lazare… Et pourtant… de cette belle dame prétentieuse et romantique, on devine les tentatives secrètes d’être contemporaine, d’être libérée et rebelle… mais y parvient-elle vraiment ? Dès qu’elle tente de sortir de la norme, ouvrant ses recoins pour de nouveaux lieux alternatifs, elle est aussitôt rattrapée, envahie de ses petits êtres fougueux qui la ramènent à son parisianisme de droit chemin.

Josef Kudelka, Paris, 1985 (source : www.magnumphotos.com)

Puisse t-elle être déjà connue pour elle-même… À chercher on trouve. On la livre à l’introspection. Et si Paris est un décor, il en existe l’envers. Le secret cœur d’îlot, la petite rue faubourienne, le passage couvert, le terrain vague, l’escalier qui grimpe la butte ou le garage de fond de cour squatté… tous se dessinent en réseau et composent une sorte de géographie qui infiltre la ville au visage alors plus humain. Paris est alors elle-même, habitée dans les coulisses de sa beauté par ses livreurs encombrants, par ses artistes squatteurs en mal d’ateliers, par ses graffeurs grimpeurs de zinc, par ses septuagénaires bavards accoudés aux comptoirs des bistrots. Paris mérite définitivement la tentative d’épuisement du lieu, chère à Georges Pérec, ou cette stratégie cognitive de dépouillement et de connaissance des instants, des gens, des objets, pour saisir la quotidienneté parisienne, l’infra-ordinaire parisien.

Et après ? Après on en veut toujours plus. Paris, on mène une quête pour être à la fois en elle et hors d’elle. Et s’il y a aujourd’hui un lieu infra-ordinaire à Paris qui se dévoile extra-ordinaire, car quasi inconnu, il se nomme la Petite Ceinture.

Territoire d’histoire et de paysage, à mi-chemin entre la friche et le jardin bucolique, il s’agit d’une voie de chemin de fer de trente-deux kilomètres, désaffectée depuis vingt ans, qui contourne tout Paris sur les traces de l’ancienne enceinte des fermiers généraux. Ancienne voie de transport de voyageurs, de marchandises et de bétails construite au milieu du XIXème siècle,  elle permettait la mise en relation des gares parisiennes. Cette voie ferrée se laissera au fil du temps cerner par une urbanisation de plus en plus dense suite à l’annexion des villages faubouriens en 1860. Ce, « jusqu’à devenir ce mystérieux couloir ferroviaire se faufilant à travers les îlots, disparaissant dans des souterrains puis retrouvant la lumière du jour en passant sur des viaducs ou au ras des fenêtres des maisons riveraines » (La saga de la petite ceinture, Bruno Carrière, 1991, ed. la vie du rail, Paris).

Plan de la Petite Ceinture, 1911
« La parenthèse urbaine : circle », vidéo de Jean-Phillipe Corre

Paysages de tunnels, viaducs, talus, tranchées, anciennes gares, rails, c’est aujourd’hui une morphologie urbaine unique et singulière en proie à la nature ‘reconquérante’, à la rouille, aux squats et aux tags. Nulle part la Petite Ceinture ne se fond dans la ville. Son profil, presque toujours en dénivelé par rapport à la ville, fait qu’il n’y jamais de fusion entre l’univers ferroviaire et l’univers urbain. De l’effet belvédère des portions en viaducs surplombant les rues ou le canal de l’Ourcq, à l’intimité verdoyante des parties en tranchées dans le sud de Paris, son profil façonne des situations urbaines variées et inattendues. L’infrastructure ferroviaire, quant à elle, joue le rôle d’identité et de cohérence d’ensemble.

La Petite Ceinture, Paris, 14ème arrondissement. Crédit photographique : Pauline Butiaux

Mais la Petite Ceinture est inaccessible. Et la relation à la ville se veut avant tout visuelle et symbolique. C’est douter des explorateurs urbains, des dits-marginaux en tous genres, des âmes vagabondes comme la mienne… La réalité est en effet toute autre. Les grillages sont déchirés, des sites internet recensent les entrées et sorties cachées. Si à chaque déambulation sur la Petite Ceinture, on ne rencontre au mieux que deux ou trois âmes qui vivent, les traces de passage sont là. Le calme règne totalement, dans cette ville terriblement dense qu’est Paris, et la quête aboutit là : on a trouvé le lieu où l’on est en elle et hors d’elle. Enfin !

La Petite Ceinture, Paris, 14ème arrondissement. Crédit photographique : Pauline Butiaux.

La Petite Ceinture s’habite ponctuellement et temporairement. Elle inspire des occupations urbaines alternatives, à l’image de ce qu’elle est, un peu rebelle, de celle qui ne se donne pas facilement, ne se laisse ni trop connaître ni trop pénétrer. Voilà un lieu non perverti par le parisianisme forcené, pourvu que ça dure. On peut s’étonner que cet état sauvage perdure depuis. Quelques exemples : la Gare aux Gorilles, un squat artistique évincé trop vite après quelques mois d’investissements des lieux, s’était établi dans l’ancienne gare des Flandres. On y venait danser au son de la fanfare, prendre un verre, s’asseoir et discuter sans fin sur l’ancien quai. Plus récemment, c’est WATO qui organisa l’Urban Tribal Dinner, dîner underground et survolté de quatre-vingt convives installés autour d’une longue table sous un tunnel de la Petite Ceinture.

L’Urban Tribal Dinner, la Petite Ceinture, Paris.

De façon plus légale, quelques associations s’installent ça et là sur les surlargeurs de la Petite Ceinture, telles les Jardins du Ruisseau, où se trouvent aménagés des jardins collectifs au niveau de la porte de Clignancourt, dans le XVIIIème arrondissement parisien. Quelques évènements festifs y ont lieu tels « Clignancourt danse sur les rails ». On retrouve par ailleurs dans les XIVème et XVIIème arrondissements des initiatives similaires. L’appropriation est donc là, envieuse de cet espace de liberté, mais douce.

Les jardins du Ruisseau, la Petite Ceinture, Paris, 18ème arrondissement

Si on rêve la Petite Ceinture à jamais insoumise et spontanée, celle-ci n’attire pas moins les regards municipaux intéressés. L’APUR, atelier parisien d’urbanisme, réalise depuis six ans de nombreux diagnostics et études au service de la Ville de Paris et de RFF, réseau ferré de France, propriétaire du site. Ces deux-là souhaitent établir un protocole-cadre définissant les orientations d’aménagement de la Petite Ceinture. Mais le dilemme est là : entre le maintien d’une biodiversité avérée voire même du potentiel de corridor écologique à confirmer, la volonté d’aménager la Petite Ceinture pour la rendre accessible au public et la reconnaissance certaine du patrimoine ferroviaire, voire le souhait de conserver la possibilité d’en faire un jour un nouvel d’axe de transport, les enjeux rentrent en contradiction. De fait, si des jardins et parcs publics étaient aménagés, les plus simples et peu impactant soient-ils, ils se verraient inévitablement accompagnés d’une part du risque de chantiers qui bouleversent les écosystèmes installés, d’autre part de la nécessité d’excavations de terres polluées imposant une génération (vingt à vingt-cinq ans) afin que flore et faune ne recolonisent l’espace, et enfin d’évidentes créations de continuités spatiales ou de connexions là où par essence le lieu n’en présente pas.

La Petite Ceinture, Paris, 19ème arrondissement. Crédit photographique : Pauline Butiaux.

Des tentatives ont néanmoins vu le jour comme dans le XVIème arrondissement, où une petite portion a été aménagée en « sentier nature ». Si les aménagements et la gestion ont eu pour but d’être à minima, l’absence de dénaturation ne tient qu’au fait que le lieu reste peu fréquenté. Il est impossible de ne pas penser à la sœur New-Yorkaise de la Petite Ceinture, la HighLine, qui, si elle relève d’un projet d’architecture de paysage résolument convaincant, n’a pas moins précipité l’ancienne voie de chemin de fer surélevée dans une nature toute autre. Du nouvel espace public new-yorkais à la déferlante de groupes de touristes avec guide, il n’y a qu’un pas.

Image tirée d’un article du blog du New York Times, par Jeremiah Moss.

Or l’âme du lieu, oui l’âme du lieu ne devrait-elle pas être le seul guide de toute perspective pour la Petite Ceinture? Un élu parisien a même osé : « et si on ne la laissait pas telle quelle !» Si ce n’est actuellement ni un jardin, ni un parc, cela ne devrait en effet pas le devenir. Lieu de respiration urbaine, lieu de nature autre supportant un « temps intermédiaire », lieu de l’âme vagabonde et du funambulisme sur rails, si le design urbain est là pour penser l’aménagement de l’espace public, il est aussi là pour penser les lieux urbains de façon contemporaine et renouvelée.  Il peut engager le discours sur le vide urbain, sur la friche comme nouvelle morphologie urbaine à protéger, sur l’intensification à l’instar du remplissage bâti ou vert, sur l’accompagnement d’une hétérotopie du lieu par des occupations humaines et publiques éphémères et réversibles.

Quelques exemples pourraient être inspirants comme la coulée verte de Colombes (nord-ouest de Paris) ou le Bath & Bristol Railway Path en Angleterre. Le projet le plus significatif dans la démarche serait le naturpark Schöneberg Südgelände à Berlin. Il s’agit de dix-huit hectares de nature spontanée préservée sur une ancienne cour de triage ferroviaire en plein Berlin. Cette attitude fait écho au parti-pris de la ville de Berlin de laisser le plus possible la végétation potentielle s’exprimer où elle l’entend, tout en permettant aux berlinois de jouir de ce paysage non projeté. Mais cela va plus loin encore,  « Pour les promoteurs de l’aménagement du Südgelände, grâce à la chute du mur de Berlin, la nature authentique devient de nouveau un symbole de liberté, dans le prolongement des thèmes développés au XVIIIème siècle par la philosophie des lumières. Dit autrement, si la liberté se justifie en tant que droit naturel, une nature authentique doit alors devenir le symbole de cette liberté. Dans cet esprit, des paradis sauvages d’une exceptionnelle beauté et d’un grand intérêt écologique, qui ont pu apparaître durant la division de Berlin sur des surfaces qui n’étaient pas utilisées, doivent à présent symboliser ‘ la liberté ’ pour les citoyens de la ville de Berlin ».

Si cette recherche de liberté incarnée est bien sûr contextuelle et historique, et ce de façon particulièrement prégnante dans le cas de Berlin, elle n’en reste pas moins, pour la Petite Ceinture de Paris, la vocation forte que porte son avenir. Inch’allah !

 Rédigée par Pauline Butiaux,
Membre fondateur de l’ADUQ