Explorateurs et designers urbains partagent une fascination pour la charge fonctionnelle et l’histoire des lieux.

À l’occasion de la première québécoise du documentaire Rivières Perdues, l’ADUQ souhaite donner la parole à ceux dont on ne voit souvent que les photos, ceux qui nous font rêver, ceux qui se passionnent autant pour la recherche historique que pour les visites sur le terrain, les ambassadeurs silencieux de notre patrimoine urbain oublié ou méconnu. Nous avons donc rencontré pour vous les trois explorateurs ayant le plus intensément parcouru le réseau montréalais de conduites souterraines et l’un d’entre eux a répondu à nos questions. Ce trio a depuis 5 ans parcouru les souterrains et les friches de Montréal et du Canada tout entier, défrichant de nouveaux territoires d’exploration, les documentant et les photographiant, ils ont contribué à mettre Montréal et le Canada sur la carte de l’exploration urbaine mondiale. Ces nombreux voyages d’explorations parfont leurs vastes connaissances. Une brève rencontre qui donne lieu à cette petite entrevue, qui nous l’espérons piquera la curiosité de nos membres.

Sorte d’archéologue de la modernité, l’explorateur est un guide passionnant et passionné collectionnant les lieux inaccessibles, la grande histoire et les petites anecdotes de chacun de ces endroits. L’exploration urbaine pourrait se diviser en autant de catégories que de lieux visités. Et de manière plus personnelle encore, à chaque explorateur correspond l’assemblage d’un savoir contemporain articulé entre histoire et exploration. L’histoire que chacun d’eux assemble comme une collection d’objets oubliés, un inventaire d’explorations que le hasard met sur leurs routes.

Question – On regroupe souvent sous le nom d’exploration urbaine plusieurs pratiques. À défaut de vous demander une définition, l’ADUQ voudrait savoir en quoi consiste votre passion. Comment se découpe votre temps entre la collecte d’informations et le terrain ? Où se trouve la poésie de votre pratique ?

« On retrouve sous le terme d’exploration urbaine de nombreuses pratiques, mais la principale d’entre elles est la visite d’usines désaffectées. Dans les grandes villes on aboutit aussi à la visite du chaos régnant sous nos pieds, égouts, galeries techniques, jonctions, etc.

 Bien que les systèmes de distribution soient omniprésents dans une société civilisée, rares sont ceux qui s’interrogent sur leur présence ou leur état. Il n’est pas rare de passer au-dessus de conduites centenaires, de véritables veines à travers la ville. Dès la première descente, la lumière crée une atmosphère intime et mystérieuse qui transforme ces lieux en merveilles auxquelles on ne songerait même pas.

 Le temps alloué à la collecte d’informations varie largement selon le caractère des recherches. Pour la collecte d’informations historiques à propos d’une usine par exemple on trouvera facilement ce que l’on cherche sur des forums communautaires. Car l’exploration c’est aussi une communauté qui échange sur des plateformes spécialisées.

 Pour finir, il y a les projets spéciaux, l’attrait d’une exploration que personne n’a documentée, une découverte qui génère souvent une intense motivation et les recherches dans des services d’archives ne sont pas rares pour les explorateurs les plus assidus. »

Réseau souterrain de l’Université McGill – Source: groupe UEM

Question – Les souterrains se ressemblent-ils tous, peut-on parler de particularités locales ou provinciales ou encore nationales ? Toutes les structures souterraines présentent-elles un intérêt pour les explorateurs ? Ces endroits sont-ils accueillants, ou encore reliés les uns aux autres comme dans l’imaginaire public ?

« Les souterrains ne sont pas semblables d’une ville à l’autre, trop d’impondérables entrent en jeu lors de la conception et de la réalisation de ces infrastructures. D’une part, les conditions hydrologiques ont un impact direct sur la forme des réseaux, la taille des conduites et leur rapprochement ; D’autre part, à chaque ville correspond des matériaux et techniques différents.

 Les techniques souterraines ont également énormément varié au cours des décennies. Au fil des années le meilleur rendement possible a été recherché. Au sein d’une même ville, on trouve une variété formidable de formes et de matériaux. Les concepteurs appellent ça des disparités, nous on trouve que ça donne tout son charme à un réseau.

 Pas besoin d’aller à Rome, les égouts de Montréal datant du 20e siècle permettent de voir de la brique, du béton, de la céramique, et même du plastique, ainsi que des formes rondes, ovales, en arches, et des conceptions avec ou sans accès pour inspections.

 Une ville est normalement dotée de deux systèmes, le réseau de distribution et celui de collecte. Autrefois en l’absence de réseaux, les rejets domestiques se faisaient généralement par l’entremise des cours d’eau de surface. Avec l’augmentation de la densité, un premier souci de salubrité à pousser à l’enfouissement en conduites de ces petites rivières, et au remblaiement des lits et des petits cours d’eau versants. »

 Représentation partielle du bassin de la rivière St-Pierre. Source : Les origines de Montréal (Hallé et Provençal)

« Puis lorsque la pollution des grandes rivières où se déversaient ces canalisations est devenue problématique, une structure séparant les eaux de pluie et les rejets domestiques est apparue. Dans le jargon, on parle de systèmes unitaires, séparés et pseudoséparatifs. Souvent, ces trois formules cohabitent dans une même ville.

À Montréal, une vaste partie du réseau date de plus d’un siècle, le système en place s’avère donc être majoritairement unitaire, principalement à l’Est. Contrairement au reste du réseau, la construction des intercepteurs et de la station d’épuration ne date que des années 1984 à 1990. L’équipement et la préparation varient selon les visites, on se retrouve parfois à devoir baisser la tête, et parfois dans des espaces immenses. »

 Schéma des collecteurs principaux. Source: Service de traitement des eaux

« Quant au réseau de distribution de l’eau potable, il est sous pression, il est donc impossible de pénétrer à l’intérieur des conduites en fonction. Afin d’être en mesure de fournir suffisamment d’eau en période de pointe, Montréal dispose de réservoirs sur l’ensemble de son territoire. Il est bien entendu impossible d’accéder à l’eau directement, mais il est néanmoins possible de localiser certaines installations.

Pour ce qui est de l’imaginaire populaire ou des légendes urbaines, nous n’en avons vérifié aucune, mais je rêve parfois secrètement de manger de la pizza avec un bandeau sur les yeux… »

Plans d’archive de réhabilitation d’égout . Source : Service des archives

Question – La construction d’infrastructures vous interpelle-t-elle parfois ? Vous arrive-t-il d’avoir un avis ou des pistes de solutions sur des projets de design urbain ? Que pensez-vous par exemple du projet de l’échangeur Turcot ? On parle souvent de la réfection controversée d’un des plus spectaculaires échangeurs du Québec et du Canada, mais on oublie parfois que cette infrastructure est aussi située à la confluence de plusieurs anciennes rivières et ruisseaux de l’île, d’une forêt sous clôtures et d’une ancienne friche ferroviaire.

« Je trouve déplorable que la société soit devenue capitaliste à ce point. Peu de place semble être laissée à l’amélioration lors de constructions récentes. On se contente le plus souvent de construire à moindre coût, sans se soucier du passé et des répercutions futures. Je crois que l’on n’accorde pas suffisamment d’importance au design urbain, bien qu’un vent de changement semble être en place depuis quelque temps. C’est peut-être une fausse impression de ma part, mais j’ai l’impression que la visite d’espaces autrefois construits par l’homme et maintenant déposée par des machines me réservera de moins en moins de belles surprises. »

Photo argentique d’une jonction complexe. Source: Controleman

Question – Y a-t-il à Montréal (ou ailleurs) un personnage, une structure ou un bâtiment qui vous marque ? Designers urbains, citoyens, décideurs, investisseurs ou promoteurs vous lisent peu être.

« J’avoue avoir un faible pour les silos à grain, une passion qui s’étend mondialement, mais qui n’est pas sans lien avec la particularité montréalaise. De nombreux projets de restauration du silo #5 ont été présentés au cours des années. J’espère simplement qu’il ne sera jamais intégralement converti en habitation. J’aimerais qu’il soit possible d’y circuler à la fois pour admirer la vue sur la ville, mais aussi pour apprécier l’ambiance extraordinaire qu’il y règne. Imaginez que ça devienne simplement une sorte de tour Eiffel avec vue, et que l’on ne se ruine pas pour y monter. Oui, J’aime bien l’idée d’avoir une tour Eiffel, et c’est une référence qui est loin d’être aussi kitsch qu’on le pense. »

Vue depuis le Silo#5. Source: DanPlam et Controleman

Question – Quel lien entretenez-vous avec les autorités responsables des structures explorées ? La question de la légalité nous importe peu ; en revanche vous arrive-t-il de rencontrer et d’échanger avec les patrouilleurs, les artisans, les techniciens, ou les administrateurs de ces zones grises (ces zones à peine interdites, et plutôt accessibles à qui s’en donnent la peine, ces zones qui ne voient parfois passer personne en l’espace d’une année) ?

« Je débute rarement une telle conversation, évidemment notre entourage nous questionne souvent. Disons simplement que la visite ne s’offre pas à tout le monde, il n’y a jamais de lumière à l’intérieur d’un égout, l’odeur n’est pas si terrible en temps normal puisqu’il y a une circulation d’air constante, les rats se font rares dans les parties du réseau que l’on parcourt debout, et les débits d’eau y sont importants. À Montréal, aucun contact durable n’a été établi par les services responsables de ces réseaux, dans d’autres villes c’est différent. »

 Source Controleman

Question – Votre pratique a-t-elle une influence sur votre manière de vivre la ville ou de vous déplacer lorsque vous quittez votre costume d’explorateur ?

« Parfois un rien attire notre attention, un détail qui nous aurait semblé banal auparavant. On s’intéresse par exemple aux plaques, aux regards, aux puisards, ce sont des indications précieuses qui nous racontent aussi l’histoire en surface d’un réseau.

La décrépitude vient parfois à exercer une force d’attraction. On développe un vrai sens, un sens pour l’exploration, le terme n’est pas exagéré.

Nos vacances sont à chaque fois l’occasion d’explorer, plus l’agglomération est importante, plus la possibilité de trouver une communauté d’explorateurs est bonne. Le rôle principal de l’aventure est de découvrir le façonnement des infrastructures par l’être humain au travers des époques, tout en nouant des liens avec la communauté qui partage cette passion. »

Plaque d’égout. Source Controleman

Question – Avez-vous un matériau fétiche ? Le papier des cartes, la brique ou la pierre de taille, le calcaire ou le granite, le béton armé ou moulé, l’acier riveté ? Comment les matériaux nourrissent-ils votre passion pour l’ancien, le très ancien et le nouvellement abandonné ?

« Oui chaque explorateur a généralement une collection d’objets, cela va de la pièce détachée de structure ou de machinerie, à la brique aux particularités historiques, en passant par des objets abandonnés et des panneaux désuets.

J’ai le projet fou d’une collection de bouts de maçonnerie qui correspondraient à chaque collecteur que j’ai visité. Imaginez l’exposition de ceux-ci à côté des photographies prises de chaque endroit. C’est passionnant de voir à quel point la composition et la finition d’une brique peuvent avoir une influence, non seulement sur la forme et les propriétés mécaniques d’une conduite, mais aussi sur son ambiance, il existe un savoir-faire dans la maçonnerie ancienne, la grande variété de brique alliée aux diverses compositions de bétons. »

Source Controleman

Question – Diriez-vous que le web, la localisation GPS, et google earth ont révolutionné la pratique de l’exploration ? Quel rôle joue la photo ?

« Mon aventure a débuté grâce à internet, je ne pourrais donc nier son importance, en plus de permettre la diffusion d’une quantité phénoménale d’informations, c’est un bon moyen de rencontrer d’autres passionnés. Les sites internet et les forums sont pour nous une sorte d’amalgame, du nouveau au service de l’ancien. Même si ces outils nous procurent parfois l’impression d’être devenus archaïques.

Ramener des images de nos sorties c’est un peu comme ramener un trophée, mais aussi une manière de donner à ces lieux une existence. La photo est souvent une motivation supplémentaire, je souhaite essayer la vidéo dans un avenir certain, le pourquoi et le comment reste à définir. »

 Vues de jonctions. Sources Controleman et Undermontreal

Question – Bien que votre pratique semble parfois hors du temps, comment définiriez-vous l’influence des saisons sur vos dérives intemporelles, sur les paysages et les lieux que vous traversez, car c’est une particularité intéressante au Québec ?

« Dans la pratique les saisons peuvent s’avérer infernales et grandement compliquer les explorations, niveau d’eau changeant, gel, chaleur et humidité. La croissance des plantes, mais aussi la rouille et la dégradation accélérée dans les endroits abandonnés réservent parfois des défis supplémentaires. Pour la photo par contre c’est on ne peut plus stimulant, du diabolique devenant féérique. »

Vue de l’incinérateur Rosemont. Source Controleman et co

Question – Avant de nous quitter, auriez-vous une dernière découverte, une anecdote, un instant volé, l’histoire d’une photo ou d’un objet à partager avec nos membres ?

« Je vous laisse les découvrir par vous-même, une manière de susciter la curiosité en chacun de nous que l’on oublie parfois dans le quotidien de nos villes. »

Liens:

http://www.undermontreal.com

http://www.uer.ca

http://controleman.tumblr.com

Entrevues et mise en forme réalisées par Kévin Grégoire,
Membre fondateur de l’ADUQ

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