Si on doit encore se convaincre de l’intérêt de reconquérir la rue, d’en refaire un lieu appropriable et non plus un simple lieu de passage, voici un recueil de nouvelles idées inspirantes qu’on espère pouvoir observer sous peu par chez nous. Héritage de la récession mondiale et d’un désir de réappropriation de la rue porté par le retour de la gastronomie mobile, ces exemples démontrent comment il est devenu possible de faire beaucoup plus avec moins de moyens.

Malgré l’appauvrissement de la ville, le fiasco de l’échangeur Turcot et l’éthique des nids-de-poule, c’est dans cette perspective que Montréal devrait connaître un élan de renouveau et de vitalité dans ses rues, amorcé par l’annonce du retour de la vente de nourriture sur le domaine public.

Accompagnée d’une augmentation significative du nombre de foodtrucks et d’une plus grande diversité, notamment avec l’arrivée de cafés roulants, cette annonce nous prédit un accroissement important des repas qui se feront à même la rue, et nous pousse à considérer des nouveaux besoins en places assises dans l’espace public. Cette nouvelle donne sera très certainement l’occasion de rendre nos rues plus accueillantes, conviviales, ombragées, colorées, animées. Pour contrer la morosité ambiante, ce sera le temps pour redoubler d’inventivité !

Justement, en matière de réinvention de l’espace public, deux villes se sont grandement démarquées ces dernières années : d’abord San Francisco, qui a vu naître les parklets, ces mini parcs de rues qui s’apparentent à des terrasses publiques, puis New York, qui se bat depuis plusieurs années contre les tracés de rues superflues et a mis au point une stratégie de création de nouvelles places publiques d’une efficacité impressionnante.

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Des terrasses publiques sur rue

À San Francisco, ville pionnière dans la lutte contre le stationnement en ville (à l’image du Park(ing) Day), un dérivé des terrasses de restaurant sur rue a vu le jour : les parklets, espaces ouverts au public, sans besoin de consommer, sans limite de temps, et qui permettent de démultiplier la présence de structures temporaires remplaçant la voiture par l’humain. Si on peut s’attendre à une plus forte présence des foodtrucks dans le paysage des rues, ces terrasses publiques ont le potentiel d’agir de façon complémentaire, renouvelant l’idée du banc public et métamorphosant des tronçons complets de rues.

« Public parklet – all seating is open to the public » (photo ADUQ)

Au départ très ressemblant, les parklets se sont progressivement dissociés de la terrasse classique pour prendre des formes créatives ou simplement fonctionnelles nouvelles. Le fait que ces espaces soient publics et indépendants de la logique commerciale les ont menés à prendre toutes sortes de variantes répondant moins à la rentabilité, et plus à l’inventivité.

Les typologies sont de plus en plus diversifiées et marquent des nouveaux points de repères, d’identités de quartiers. Avant réservées aux restaurants, on retrouve maintenant ce type de terrasses devant des cafés, des épiceries, des galléries, des agences d’architecture, des écoles, des commerces spécialisés, et même des portions complètes de rues dans le cas de partenariats spécifiques. C’est d’ailleurs le cas de la « Main » de San Francisco, Powell Street, qui a connu une importante métamorphose en réaménageant sur plusieurs blocs de long ses places de stationnement en une promenade continue inspirée des parklets.

Promenade composée d’une enfilade de parklets sur la rue commerçante la plus achalandée de San Francisco

 Les commerçants de San Francisco et de nombreuses autres villes nord-américaines comme Vancouver, Seattle ou Chicago ont bien compris qu’enlever deux places de stationnement face à leur commerce et les offrir au public ne diminue pas l’achalandage. Au contraire, le parklet est devenu une nouvelle façade sur rue pour certaines boutiques qui augmentent ainsi leur visibilité tout en travaillant pour le bien commun et l’amélioration globale de l’environnement urbain.

Parklet à Vancouver, 2012, source
Les parklets se développent en grand nombre dans des quartiers à la communauté vibrante, accueillant beaucoup de petits commerces locaux et épiceries spécialisées. (photo © http://sfpavementtoparks.sfplanning.org/)

À terme, on peut même imaginer voir des parklets réservés à l’étalage de fruits, à des interventions artistiques, etc. C’est la réappropriation pure et simple de cet espace sur rue qui avant n’apportait aucune plus-value, et qui désormais construit un peu plus le paysage de la rue pour créer un environnement urbain toujours plus riche, collaboratif, accueillant et spontané.

On se demande donc si les parklets feront leur apparition cet été dans la métropole. En espérant que oui, voici un manuel mis au point la ville de San Francisco, décrivant tous les enjeux et étapes à suivre pour réaliser sa propre terrasse publique, allant des autorisations au design, en passant par la sécurité.

Description du processus pour construire son propre parklet

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Redessiner la rue

Depuis plusieurs années à New York, les stratégies d’apaisement de la circulation et de reconquête de l’espace public voient les choses en grand, tout en démontrant que l’efficacité n’est pas toujours synonyme de gros budget. « Lighter, quicker, cheaper » , la ville applique une recette systématique et modulable de sorte à révéler le potentiel de chaque site ; des tronçons de rues superflus sont fermés par de simples interventions de marquage au sol, sans aucun travaux d’infrastructure, et des chaises mobiles, pot de fleurs et parasols occupent et animent l’espace. La Ville a démontré la possibilité de créer de nouveaux espaces publics en seulement une journée ; le principal moteur de ces actions est la volonté d’agir, alliée à une analyse pertinente des sites et des besoins.

New York a ainsi mis au point une nouvelle culture d’aménagement urbain, fondée avant tout sur l’expérimentation grandeur nature, et moins sur la tergiversation administrative. L’exemple le plus emblématique de cette nouvelle tendance a été la piétonnisation éclair de Broadway dans sa portion traversant Times Square. Depuis, le département des transports de la Ville (NYC DOT) a démultiplié ses actions pour une redéfinition en profondeur et à grande échelle de l’environnement urbain new-yorkais. Certains de ces espaces trouvent désormais un avenir dans un aménagement permanent, mais l’efficacité du temporaire a fait ses preuves, même dans sa capacité à définir une nouvelle image de marque à la ville.

Guide de design des rues du National Organization of City Transportation Officials (NACTO)

Projet de nouvel espace public à Brooklyn

A leur manière, les saillies de trottoir accomplissent à Montréal notre désir de reconquête de la rue ; elles diminuent l’emprise automobile à des points stratégiques pour renforcer l’aire piétonne tout en reverdissant le paysage urbain. Chaque année, elles apparaissent en plus grand nombre aux intersections,  mais ce dispositif géré par les arrondissements reste couteux – 190 000$ par intersection selon cet article – et se développe au compte goutte.

Coin Villeneuve et Jeanne-Mance, Montréal (photo : journal Metro)

Pour accélérer le processus de reconfiguration de nos rues, il existe certainement une alternative fondée sur des aménagements légers. Et au delà des saillies plantées, peut-on imaginer des saillies animées pour certaines intersections des plus achalandées ?

Canal Street, New York

Financial District, New York

Garment District, New York

Occuper les espaces récupérés

La légèreté des moyens déployés à New York peut nous apporter des idées nouvelles. Il apparait évident que la volonté d’agir peut désormais être le moteur principal d’action. Si nous voulons créer plus d’espaces d’appropriations dans nos rues, élargir nos trottoirs, repenser certains coins de rues, il suffirait de relever les espaces sous-utilisés, surdimensionnés pour l’automobile, et revoir à grande échelle les tracés de nos rues grâce à un marquage au sol intelligent et un mobilier léger favorisant à la fois l’appropriation et le verdissement des rues.

Market plaza, New York, avant/après

Le succès du design des espaces publics à New York soulève une question de taille, celle du mobilier « signature » d’une ville. Les nouveaux espaces publics de New York sont devenus emblématiques grâce à leur mobilier distinctif, composé principalement de tables et chaises mobiles, de pots de fleurs géants et de parasols. D’une certaine manière, Montréal a également son mobilier signature ; les blocs de béton plantés. Seulement, le design lourd de ce mobilier va à l’encontre de l’idée de légèreté et de spontanéité dont l’espace public a besoin. Serait-il temps de lancer un concours digne d’une ville UNESCO de design pour dessiner le mobilier signature de Montréal ? Celui que l’on aurait envie d’afficher dans de nouveaux espaces publics et qui ajouterait de la couleur et de la vie à notre ville ?

Avenue Monkland, Montréal (image Google Streetview)

Avenue Laurier, Montréal (image Google Streetview)

Pearl Street Triangle, Brooklyn (photo ADUQ)

Ces précédents démontrent la possibilité d’agir à grande échelle pour recentrer notre aménagement urbain autour de l’humain, et non plus sur les considérations techniques de la fluidité automobile. Cet été sera un moment privilégié pour expérimenter des nouvelles formes d’espaces publics, et le retour de la cuisine dans la rue est certainement l’opportunité rêvée pour y ramener les foules.

« What an auto-centric city feels like » via Sustainable Cities Collective

L’humain en sous-sol dans ces « terrasses intérieures » du Montréal souterrain. Pourquoi ne pas remettre ce « potentiel bouffe » en surface ? (© caribb, Flickr)

rédigé par Jérôme GladMembre de l’équipe ADUQ

3 réponses à “La reconquête de la rue”

  1. Ghiles D dit :

    Très intéressant ! Bravo !

  2. Marc-André Carignan dit :

    Réflexion très pertinente, bien structurée. Bravo!

  3. […] accomplit surtout un désir  fondamental de l’urbain errant : celui du partage et de la reconquête de nos rues. Car qui dit ville en mouvement, dit espace public revigoré, la multiplication des activités en […]

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