On apprenait récemment que la Ville de Montréal comptait initier des consultations publiques pour lancer le débat sur l’avenir du square Viger, lieu public boudé depuis des décennies par les Montréalais et l’administration municipale, pourtant localisé à proximité de l’hôtel de ville. En lien avec l’arrivée de l’institution majeure que constitue le Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM), espérons que la réflexion sur le square historique qui jouit d’une localisation centrale exceptionnelle entre le vieux-Montréal et le quartier latin permettra de prendre des décisions éclairées non seulement sur le réaménagement des trois quadrilatères qu’occupe le square, mais aussi sur tout l’environnement urbain qui l’entoure.

Encore aujourd’hui, en descendant les rues Saint-Denis, Berri, Saint-Hubert et Saint-André, de part et d’autre du square Viger, on ressent bien le relief de cuvette. Cette particularité topographique rappelle qu’en marge de l’ancienne ville fortifiée se trouvaient jadis à cet endroit la rivière Saint-Martin ainsi qu’un marécage, comme on peut le voir sur cet ancien plan de Montréal. Avec l’expansion de la ville à l’extérieur de son enceinte, la rivière et son milieu humide disparurent progressivement sous la ville.

Viger-Plan-historiqueMontréal, plan de la ville fortifiée en 1725 (Wikipedia)

Dès 1815, on aménagea une place de marché de chaque côté de la rue Saint-Denis, soit juste en face du CHUM actuellement en construction. Suite à des années de remblai sur l’ancien marécage, la plantation de dizaines d’arbres, l’aménagement de sentiers et l’ouverture de fontaines monumentales, la Ville de Montréal procéda en 1860 à l’inauguration officielle du square Viger, premier véritable grand jardin public de Montréal. Dans la deuxième moitié du 19e siècle, de nombreux bourgeois s’installent autour de l’espace vert. Les façades résidentielles, commerciales et institutionnelles comme les Hautes études commerciales (HEC) et la gare-hôtel Viger définissent l’espace public central qui jouit d’un achalandage constant grâce aux voyageurs qui y transitent et à la population locale nombreuse.

viger-1907Le square Viger, vers 1907 (Musée McCord)

Puis, suite à un déclin entamé avec le départ progressif de la population avoisinante et la fermeture de l’hôtel Viger en 1933, le square subit dans la deuxième moitié du 20e siècle plusieurs coups durs : fermeture de la gare de passagers qui desservait la rive nord du fleuve dont Québec, coupe d’arbres pour l’aménagement de stationnements, démolition de plusieurs centaines de logements dans les faubourgs à proximité, chantier de construction du métro, etc. Finalement, c’est la construction de l’autoroute Ville-Marie en tranchée dans l’ancien lit de la rivière Saint-Martin à la fin des années 1970 qui eut raison de ce qui restait du grand square de l’époque victorienne.

En lien avec le projet d’autoroute, le ministère des Transports du Québec (MTQ) prend l’initiative, en collaboration avec la Ville de Montréal, de recouvrir les voies rapides à l’endroit où se trouvait le square. Le gouvernement confie le mandat de concevoir trois espaces publics à trois artistes : Charles Daudelin, Peter Gnass et Claude Théberge. Bien que les trois hommes durent conjuguer avec un espace conçu uniquement en fonction de considérations techniques – tours de ventilation du tunnel autoroutier, dalle structurale laissant peu de profondeur par rapport au niveau de la rue pour faire un aménagement paysager, avenue Viger au nord et rue Saint-Antoine au sud conçues comme de larges voies de services autoroutières, etc. – force est de constater que les concepts qui tournent le dos aux rues qui les entourent n’ont pas suscité l’adhésion des Montréalais. Trente ans après son inauguration, les passants ne sarrêtent plus au square Viger pour s’y prélasser.

En ségrégant l’espace public du reste de la ville avec des murets de béton, des clôtures et de la végétation, le but des concepteurs était de définir une halte paisible pour les piétons à l’abri du bruit, de la saleté et de la vitesse de l’automobile. Or, cette approche introvertie, moderniste et quelque peu naïve va à l’encontre même de la notion d’espace public qui doit par définition être accessible physiquement et visuellement. En fait, les barrières visuelles et physiques sont tellement omniprésentes qu’elles rebutent le passage des piétons. Cette interface  de béton et de verdure entre le square et la rue engendre un sentiment d’insécurité pour les passants et facilite les activités illicites.

viger-Barrieres-Barrières physiques face à l’ancienne Gare Viger

Pourtant, Héritage Montréal inscrit le square Viger sur sa liste des sites emblématiques les plus menacés de Montréal1  et le Regroupement des artistes en arts visuels du Québec (RAAV) condamne la dilapidation potentielle de l’œuvre de Daudelin2 , sculpteur, dessinateur et peintre qui fut l’un des pionniers dans l’intégration de l’art dans l’espace public au Québec. L’Agora, dont il est question ici, est certainement la section du square moderne la plus aboutie. Comprise entre les rues Saint-Denis et Berri, l’œuvre de Daudelin se voulait un lieu de rencontre entre le vieux Montréal et le quartier latin, un espace multifonctionnel pour le déroulement d’expositions, de concerts et de projections, un oasis au milieu de la dureté urbaine. Un détour sur le site conçu par le sculpteur permet de découvrir un  endroit cohérent et démontrant un certain potentiel, mais pratiquement invisible à partir de la rue et complètement abandonné.

viger-La-fontaine-de-DaudelinLa fontaine de Daudelin, abandonnée depuis des années

Avec l’arrivée du CHUM, certains proposent de profiter de l’occasion pour tout raser et recommencer à neuf. La présence de personnes avec différentes problématiques sociales dont les itinérants qui fréquentent le lieu abandonné n’est certainement pas étrangère à cette attitude réactive vis-à-vis de ce lieu malaimé. Mais avant d’entreprendre la démolition complète et la conception d’un nouvel espace public à grands frais et considérant les valeurs intrinsèques de l’Agora de Daudelin, il serait sans doute optimal de s’interroger d’abord sur la vocation que l’on souhaite donner au secteur. Comment profiter de l’arrivée du CHUM pour assurer son appropriation par les employés et les visiteurs? Quel caractère souhaite-t-on donner aux rues qui ceinturent le square? Quelle vocation veut-on donner à l’espace public? Quel projet avons-nous pour le quartier?

Récemment, on apprenait que la Corporation de développement urbain du Faubourg Saint-Laurent (CDUFSL) proposait d’y installer des Halles gourmandes et culturelles3 , projet qui se veut entre autres une cafétéria publique à ciel ouvert avec des restaurants aménagés dans des containers. Voilà une initiative de réappropriation à faible cout qui permettrait par exemple de donner une vocation au lieu vivant et approprié tel qu’il l’était imaginé par Daudelin. Avec un minimum d’entretien et la réouverture de la fontaine, cette appropriation à moindre cout qui pourrait être opérée dès le printemps 2014 permettrait de réinvestir temporairement ce lieu public délaissé et invisible dans l’imaginaire collectif.

1098429_149978621874721_1839064863_nProjet de halles gourmandes et culturelles de la CDUFSL (source)

terrasse Square vigerTerrasse lors d’un évènement spécial au square (source)

1094762_149544921918091_683585215_nLa fontaine du square et l’Hôtel de Ville en arrière plan (source)

Certes, une intervention physique pour éliminer les barrières qui étouffent le  square afin d’assurer une perméabilité au lieu s’avère une intervention fondamentale. Même si le béton n’a pas la cote au 21e siècle, c’est toutefois une aberration de croire que devoir tout démolir et recommencer à neuf serait la seule alternative envisageable pour l’avenir de ce site. Alors que les experts démontrent la relation entre le design urbain et la santé publique, pourquoi ne pas profiter de l’arrivée du méga hôpital et du projet de requalification du square pour revoir la conception des rues et en réduisant l’emprise consacrée uniquement au passage des voitures. Peut-être qu’en adoucissant le contexte, on pourrait se permettre d’ouvrir le lieu refermé sur lui-même, redécouvrir et s’approprier l’ancien square victorien qui était jadis un espace public foisonnant.

viger-fin

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  1. http://www.heritagemontreal.org/fr/square-viger/
  2. http://www.ledevoir.com/culture/arts-visuels/385964/le-square-viger-le-mal-aime-de-l-art-public
  3. http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/386953/une-deuxieme-vie-pour-le-square-viger

Rédigé par Martin Paré