Le Champ des Possibles est une aventure montréalaise qui aura bientôt 5ans, Roger Latour en est l’un des créateurs. À l’occasion de son entrevue en 2 parties revenons sur les notions d’espace vert en ville et les aspects singuliers de ce « champ ».

La « friche » est un terme à la mode en aménagement, le mot évoque la nature reprenant ses droits sur un terrain vague. La friche évoque aussi, par métaphore, l’aspect économique et territorial des parcelles tombantes en dormance à la suite d’une délocalisation, d’une décontamination ou en l’absence de développeurs.

Les activités de production et de transformation (secteurs primaire et secondaire) ainsi que les transports nécessaires à ces industries, quittent le coeur des villes et y reviennent rarement. Ces imposants vestiges d’un passé productif tombent alors dans l’abandon. Sur le plan social, le soulagement de voir disparaitre les risques et les nuisances associées à ces activités l’emporte sur l’espoir de conserver les derniers emplois urbains de ces secteurs.

Lille, St-Sauveur, exemple de friche Urbaine – contributeur wikipedia: Velvet

Pensons par exemple aux réflexions ambivalentes qui animent le processus de reconstruction de Lac-Mégantic, touché cet été par une tragique catastrophe ferroviaire. Des vies, une ville, des entreprises, des trains, l’emploi, l’environnement, l’industrie, le transport, même le choix dans l’ordre des mots de cette énumération est critique. Les défis de l’ère post-industrielle ne sont pas derrière les aménagistes. Qu’il s’agissent de conversion ou de cohabitation le rapport des villes à ces terrains marquera l’histoire de l’aménagement du XXIe siècle.

Le « Champ » dont il est question dans cet article fut tour à tour, un champ attenant à une institution religieuse, un terrain loti et inhabité, une cour de chargements ferroviaires, un terrain démantelé et nivelé de gravats avant de tomber en dormance. La notion de friche agricole ou de friche sociale évoque aussi l’épuisement du sol et l’abandon du patrimoine bâti. La lecture des définitions des termes : friche sociale, friche industrielle et friche urbaine vous inspireront certainement plus encore.

Une-nouvelle-station-dans-le-mileend---Daily-Star-Bibliothèque-et-Archives-Nationales

Une nouvelle station dans le mile-end – DailyStar / Bibliothèquee des archives nationales

Pour finir, la définition sylvicole d’Accrus — l’état transitoire de la friche à la forêt — jettera un nouvel éclairage sur les manières de penser la nature en ville.

Ne nous y trompons pas, le Champ des Possibles, bien qu’étant une clairière urbaine non décontaminée, fait l’objet d’un fin suivi. Et ce, dans le but d’arbitrer la sauvage bataille que se livrent les espèces-pionnières se disputant le terrain. Aux réfractaires – que le chant des insectes et les hautes herbes rebuteraient encore –, on mentionnera que cet espace est un véritable laboratoire social, botanique et entomologique montréalais. Du point de vue paysagiste, ce champ n’est autre qu’une version naturelle des parcs théorisés, entre autres par Gilles Clémentvers la fin des années 1980, et inspirant aujourd’hui le courant américain de jardins et parcs de style naturel et sauvage. Qui n’a pas en tête la 3e et dernière phase de la High-Line qui ouvrira début 2014?

Les Haies du CDP - Roger Latour

Les haies du CDP – Roger Latour

Si le Champ des Possibles retient l’attention par son mode de gestion, il faut aussi établir qu’en architecture de paysage il s’agit d’un procédé peu répandu. En effet, conserver un terrain dans son état original représente en quelque sorte un refus de la préfabrication paysagère dont font souvent l’objet les reconversions de friches en parcs publics. Certes l’emblématique High-Line de la Ville de New York, dont l’entretien est aussi géré par des « amis du parc » (bénévoles s’organisant sous la direction d’un Organisme à but non lucratif.), répondait à des conditions incomparables d’achalandage et de moyens. Rappelons que l’on doit la sauvegarde de ce vestige ferroviaire à l’attrait qu’à suscité son aspect sauvage. Mais toutes proportions gardées, à New York comme à Montréal, c’est une mobilisation citoyenne comparable qui a obtenue la conversion en un parc des acquis de l’autovégétation.

Depuis mai 2013, les autorités municipales ont confié la gestion du site aux amis du Champ des Possibles. La partie centrale du terrain est dorénavant zonée comme espace naturel protégé, et ce, à perpétuité. D’une superficie de 14 171 m2, le site est encore bordé par deux parties au devenir incertain. Au nord, une bande de terrain appartenant encore au Canadien Pacific (CP), et au sud un corridor vert.

Blog Flora Urbana - Plantation au Champ des Possibles

Blog Flora Urbana – Plantation au Champ des Possibles

Roger Latour, l’un des fondateurs du Champ des Possibles, est un naturaliste urbain passionné. Il prête à l’espace vert son expertise de spécialiste, guidant avec d’autres avertis les plantations et les interventions paysagères sur le site. En plus de documenter article après article les spécificités du paysage montréalais et d’être l’auteur d’un guide sur la flore urbaine, Roger Latour est un fin connaisseur de la topographie et de la morphologie de Montréal. Ses écrits traitant du bocage et de la haie en regard de nos friches urbaines représentent un pont intéressant entre la nature et la ville. Un pont logique que l’on retrouve souvent mentionné dans des argumentaires de reconversion de friches urbaines en parcs. Cependant, ces arguments sont rarement documentés au long cours, un processus pourtant nécessaire à la démonstration du bienfondé d’espaces sauvages en ville. On trouve par ailleurs sur le blogue floraurbana.blogspot.ca du naturaliste, des études en coupe, en plan et en photo (voir article). Roger Latour, « Botaniste, un tantinet designer urbain? » a accepté de répondre à nos questions.

Début de l’entrevue de Roger Latour.

1. Mot d’ouverture

Un mot d’introduction sur les parcs sauvages ou sur les motivations qui ont fait naître votre blogue?

« Faites l’habitat, l’espèce le trouvera. »

Il y a aussi un flash que j’ai eu à l’île Bizarre en observant la nature. Une révélation d’échelle qui m’a fait prendre conscience qu’entre un milieu naturel comme une forêt et les aménagements urbains (parcs ,ruelles, jardins) s’insère possiblement une forme de composition tout à fait naturelle d’une grande biodiversité: la haie.

haie - Roger Latour

haie – Roger Latour


bocage Île Bizard 1949/2008 - Roger Latour

bocage Île Bizard 1949/2008 – Roger Latour

2. Parcs Classiques, Parcs sauvages

Qu’apportent ces parcs sauvages? Comment cohabite ce modèle de parcs avec les parcs classiques?

Devant les discours sur la biodiversité les pratiques d’aménagement des espaces verts doivent évoluer. Tout compte et tout est à revoir: Primo, une préférence doit être accordée aux espèces indigènes. À moins de vouloir préserver la biodiversité des autres régions du monde…Ce qui en fait conduit à une homogénéisation de la biodiversité. Secundo, la forme même des végétaux doit être revue: les arbres sur tige, peut-être nécessaire sur un trottoir, n’ont certainement pas de places dans un parc « naturalisé ». Malheureusement peu d’arbres avec des formes naturelles sont vraiment produits, les éléments paysagers de nos aménagements sont trop pauvres de ce côté. Or L’hétérogénéité des formes et des textures est ce qu’il y a de plus intéressant pour la biodiversité. Tertio la présence de la nature et nos représentations de celle-ci sont globalement trop pauvres. Lorsqu’on plante, on ne fait pas que planter, on créé un environnement! Et trop rares sont les aménagements qui font l’effort d’utiliser un vocabulaire naturel complet convainquant: Trop rares sont les aménagements qui allie diversité des espèces et des formes, à une considération de l’habitats et interactions naturelles.

Concrètement, le Champ des Possibles abrite des formes, des échelles et une variété d’espèces proches de la nature nord-américaine. Le but de cette proposition vise à élargir l’idée que l’on se fait de la nature en ville et de créer une tension entre deux pôles : celui du parc urbain classique et celui du Champ des Possibles.

Sortir de la formule conventionnelle Gazon — parterres de fleurs — bosquets artificiels — arbres isolés, en développant la notion du couvert végétal permet d’obtenir la diversité. Cette diversité éveille la curiosité, et permet l’observation de plantes, d’insectes et d’oiseaux comme des éléments indissociables d’un ensemble naturel.

Créer un réservoir végétal et faunique, c’est aussi rendre les cycles naturels et les interactions écologiques observables. Ainsi, les usagers peuvent découvrir des fleurs sauvages, des arbres fruitiers, des arbres en croissance sous différentes formes. Bref, un ensemble indigène plus varié et sensé que les cultivars d’agréments des parcs classiques.

 En cela le Champ des Possibles est une proposition d’élargissement des attentes esthétiques que l’on a habituellement vis-à-vis des parcs urbains. La diversité et les interactions, c’est la nature à son état réel sans laquelle des mots comme canopée n’auraient pas lieu d’être.

haie biodiverse - Roger Latour

haie biodiverse – Roger Latour

3. Politique de la friche, l’entretien d’un parc sauvage

Afin de maintenir un équilibre entre les espèces, de combien de grandes interventions annuelles peut se contenter un parc comme le Champ des Possibles?

D’un point de vue technique, l’entretien pourrait se limiter à une fauche tardive en octobre (ou une fauche au début de l’été), afin de ne pas laisser le champ libre aux espèces ligneuses. Cette fauche a pour but de conserver la morphologie d’un champ ouvert bordée de végétation plus dense: Les haies. Hormis les activités de plantation et de nettoyage, les trois prochains travaux d’ampleur seront de contenir la propagation de l’orme de Sibérie, d’arracher l’herbe à poux, et de voir à l’aménagement des sentiers.

L’orme de Sibérie est une espèce envahissante, et les spécimens présents dans le site devraient être contenus. Pour cette activité comme pour la fauche, l’emploi de tondeuses de type coupefiles et de débroussailleuses n’est pas à proscrire. Mais une recherche se fait du côté d’une fauche manuelle.

L’herbe à poux est une herbacée inoffensive, toutefois en période de floraison, son pollen provoque chez les personnes allergiques des réactions de saison que l’on souhaite éviter en limitant sa présence en trop grand nombre. Par ailleurs, lors d’une séance d’observation, j’ai fait la découverte fortuite que l’herbe à poux était la plante-hôte d’une jolie petite mouche dansante aux ailes multicolores. La mouche agit en fait comme un contrôle biologique de cette espèce puisqu’elle pond dans les fleurs femelles qui ne produiront ainsi pas de graines. Soucieux de conserver la biodiversité et l’équilibre particulier du champ, nous conservons chaque année quelques plants.

Pour l’instant les sentiers les plus larges sont recouverts de graviers et l’approche immersive du champ invite aux traverses secondaires dans les hautes herbes. Nous avons remarqué que nombre d’espèces envahissantes (moins désirables) poussent directement sur le côté des sentiers, nous intégrerons donc à nos réflexions sur la praticabilité du champ cette problématique afin que la solution soit bénéfique sur tous les tableaux.

panoramiques du Champ des Possibles

panoramiques du Champ des Possibles – McSweeney 2010

 4. Particularités morphologiques montréalaises et québécoises

Une des particularités des rues montréalaises est le retrait, un espace entre l’habitation et le trottoir, qui laisse souvent place à un espace planté. Cette particularité en amène-t-elle d’autres du point de vue naturel?

L’arbre sur rue c’est l’arbre qui cache la forêt…

La forêt de ville étant en fin de compte le réseau des arbres (sur rues, sur ruelles et dans les parcs) qui forme un réseau ou des îlots naturels calqués sur la mosaïque urbaine. Imaginez que depuis l’arbre devant chez vous jusqu’à l’écosystème le plus proche il existe un lien articulé de subdivision. Parmi ces subdivisions, on peut par exemple retenir la figure de la ruelle végétalisée. Cet espace, sorte de halte riche en ressources, est composé d’arbres matures de jardins et de « végétation spontanée ».

Plutôt que d’évoquer l’idée romantique de la friche, j’aimerais évoquer l’expression « Landscape of fear » qui qualifie ce que peut être une ville pour des petits oiseaux. Pourtant, les oiseaux continuent d’y venir. Certains résidents y plantent des arbres à leur intention. Et des résidents éduqués qui aiment la diversité, les oiseaux et les insectes il y en a plus d’un par ruelle…

Kevin Grégoire

 Suite de l’entrevue et conclusion en PARTIE 2.

Références et liens:

Roger Latour, Guide de la flore urbaine, éd. Fides, avril 2009

Giles Clément, « La friche apprivoisée » dans Urbanisme no 209, septembre 1985

Giles Clément, Manifeste pour le Tiers-paysage, éd. Sujet Objet, mai 2004

Joshua David & Robert Hammond, High Line: The Inside Story of New York City’s Park in the Sky, éd. FSG originals, octobre 2011

Henk Gerristen & Piet Oudolf, Dream Plants for the natural garden, éd. Frances Lincoln, juillet 2011

http://amisduchamp.com

http://floraurbana.blogspot.ca

http://www.pousses.blogspot.ca

3 réponses à “Entrevue avec un naturaliste urbain (PARTIE1)”

  1. Caroline Magar dit :

    Merci pour cette belle entrevue.
    Dans le cadre de ma maitrise en architecture du paysage de m’intéresse exactement à ce sujet… et au défi que représente la conservation, l’acceptation et l’appropriation par citoyens de ces types d’espaces sauvages.

    Merci

  2. […] Aprés la première partie de cet article/entrevue, nous continuons l’entrevue de Roger Latour et concluons sur le modèle de gestion du parc sauvage « le Champ des Possibles ». (partie 1) […]

  3. Caroline Magar dit :

    J’ai cherché dans la littérature de la Ville de Montréal ce que vous donnez comme zonage : « espace naturel protégé », et je n’ai rien trouvé.
    Je doute que ce zonage existe.
    Sauriez-vous me diriger vers les sources de cette nomination spécifique ?

    Merci

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