« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. »

Blaise Pascal

Pensées (1670), fragment 139

L’attente est probablement l’un des plus grands fléaux de l’homme moderne, mais également l’un des plus importants enjeux en matière d’aménagement public aujourd’hui.

Définissons d’abord ce qu’est l’attente publique. Nous entendons ici par « attente » l’action de rester en un certain lieu en anticipant l’arrivée de quelqu’un ou de quelque chose. Ainsi, en prenant pour base que l’attente s’effectue dans un lieu donné, nous pouvons donc dire que l’attente publique est celle qui se déroule en lieu public (qui est commun ou à l’usage de tous).

Cela dit, aimez-vous attendre ? Non, me répondra la grande majorité d’entre vous. Vous n’entendrez probablement jamais quelqu’un se réjouir d’avoir manqué le métro et de devoir attendre le prochain, ou encore s’exclamer de joie devant une file d’attente à l’épicerie. Il faut se rendre à l’évidence : quelque soit l’objet de l’attente, personne ne prend particulièrement plaisir à attendre.

Et ce, peu importe la situation, ou même le tempérament de la personne concernée. En effet, bien que la perception de l’attente puisse être influencée par toutes sortes de variables extérieures (fatigue, stress, retard, etc), elle reste somme toute fondamentalement négative.

L’attente publique nous suit dans notre quotidien ; on peut difficilement y échapper. C’est à se demander comment il se fait qu’une chose qui est vécue et partagée journellement par tous soit si désagréable. Pourrait-elle être perçue autrement ? Pourrait-elle même devenir agréable ?

Je pense que l’explication réside dans le fait que dans un monde où la rentabilité est au centre des considérations, l’attente est synonyme d’inactivité, d’improductivité. Les valeurs de notre société nous ont en quelque sorte conditionnés à considérer l’attente comme un temps perdu, bref comme un temps qu’on aurait pu utiliser pour faire quelque chose de plus « utile ».

Prenons par exemple l’attente du transport en commun. Outre l’incommodité des espaces et équipements ou encore l’inconfort dû à la proximité d’autrui, l’attente associée au transport public est avant tout un « problème » dans la mesure où on la subit, où tout contrôle nous est impossible.

Dans une logique rentabiliste, la seule alternative est d’emprunter un mode de transport plus rapide, mais conséquemment plus cher, comme le taxi par exemple. Une certaine valeur est associée au temps, d’où l’expression populaire « le temps, c’est de l’argent ».

Sinon, il faut prendre son mal en patience et utiliser le transport en commun. Il faut alors non seulement attendre le prochain passage, mais également patienter jusqu’à destination. À ce moment, comme il est inconcevable de « ne rien faire », l’un des premiers réflexes de l’homme d’aujourd’hui est de sortir son téléphone intelligent. Il cherche à s’extraire de la réalité immédiate pour mieux se replonger dans une autre, parallèle, médiatique. Il y trouve toujours quelque chose à faire : mise à jour de l’agenda, liste de choses à faire, liste d’épicerie, vérification des messages, envoi d’emails, etc. Cela lui donne l’impression de rentabiliser ses déplacements.

En Corée du Sud, on a poussé ce principe rentabiliste encore plus loin en allant jusqu’à l’exploitation mercantile du temps d’attente : on a installé des supermarchés virtuels dans les métros. En effet, on retrouve sur les quais des affiches illustrant ce qu’on retrouve dans les rayons à l’épicerie. En attendant le métro, on peut donc y faire ses courses en scannant les codes QR avec un téléphone intelligent. Les paquets sont alors livrés à domicile, dès votre arrivée.

 tesco-achat-metroRayons d’épicerie virtuels dans le métro sud-coréen (source)

 

Mais l’attente est-elle alors vraiment plus agréable ? J’en doute. Pour certains, cette solution empêche peut-être une virée pénible à l’épicerie, mais elle ne règle pas le problème à la source. Après tout, on ne fait certainement pas son épicerie à chaque déplacement.

Cela dit, comment faire pour dédramatiser l’attente ? Je ne pense pas que la solution soit d’ajouter des éléments de stimulation dans les lieux d’attente. Au contraire, je suis d’avis que ces temps d’attente sont des suspensions dans la vitesse de notre quotidien, des moments de répit dont nous avons inconsciemment besoin.

Là réside un grand défi d’aménagent urbain. Il faut réfléchir à ses espaces, s’attarder à ce qu’on y diffuse et à ce qu’on y offre comme expérience sensorielle. Il faut non seulement les aménager pour qu’ils soient plus conviviaux, mais qu’ils encouragent la pause, afin que l’attente ne soit plus perçue comme un temps perdu, mais comme un temps de vie à part entière.

Pourquoi ne pas utiliser l’attente comme medium culturel ou artistique ? Incitons les usagers à collaborer dans l’édification d’une œuvre collective. Laissons leur le choix de participer de manière active ou passive, afin que les échanges ne soient pas forcés et que la pause de chacun soit respectée. Tout le monde y gagnerait, car l’espace serait embelli. Voilà une belle solution pour que l’attente ne soit plus une finalité, mais un moyen d’encourager la culture et la création.

Tisse-ta-cultureExemple de création collective: Installation Tisse ta culture, par La Camaraderie, durant les Journées de la culture 2012 (source)

Rédigé par Camille Lepage-Mandeville