RE-Shack, un festival d’architecture expérimentale cet été au Québec —

Une centaine ou un millier d’individus qui ne se connaissent pas, mais qui partagent un intérêt pour le design, la construction, l’urbanité, l’environnement, se regroupent et construisent ensemble une ville éphémère pour y habiter l’espace de quelques jours. Ce projet qui pourrait ressembler à une utopie des années soixante, c’est ce que propose de réaliser Bellastock.QC avec son festival d’architecture expérimentale.

En France, l’association Bellastock organise un événement de ce genre chaque année depuis 2006. Commencé par une poignée d’étudiants curieux et motivés de l’école d’architecture Paris-Belleville, de plus en plus de curieux sont venus grossir les rangs de cet événement devenu festival. L’édition de 2011 en rassemblait déjà 1500.

Nourris par la dynamique des échanges inter-universitaires, des festivals Bellastock ont commencé à être implantés dans d’autres villes d’Europe puis à travers le monde. Déjà établi au Danemark, en Allemagne, en Espagne, en Algérie, en Turquie, au Chili, au Mexique et en Chine, Bellastock arrive aujourd’hui au Québec ! L’équipe de l’organisme à but non lucratif Bellastock.QC est déjà au travail pour organiser son premier festival, intitulé Re-Shack, qui aura lieu à Montréal à la fin de l’été 2014.

bellastock_la ville en un souffleLa ville en un souffle, Festival Bellastock Paris 2011, crédit photo Alexis Leclercq
A. Gioli et R. Segoni, Projet final, Université de Florence, 1969

— As-tu dis expérimental ? —

Plaquette de présentation BELLASTOCKQC.pdf

Déroulement du festival, crédit Bellastock.QC

La méthode expérimentale proposée par Bellastock se situe aux antipodes de l’empirisme scientifique : pas d’hypothèses à prouver, pas de vérité à déduire. Il s’agit plutôt d’un exercice pratique et collectif visant à interroger les processus qui font l’environnement bâti d’aujourd’hui. Concevoir, Construire et Habiter, ces trois étapes trop souvent disjointes dans les projets d’aménagement, sont rassemblées, interfacées, conjuguées, pour qu’elles puissent s’interroger mutuellement. Le festival est un laboratoire géant, à ciel ouvert, où sont réalisés et « testés » des prototypes de construction à échelle 1:1.

La méthode proposée par Bellastock repose sur la collaboration et l’interdisciplinarité : le chantier de construction est aussi un lieu de vie, rassemblant des étudiants et de jeunes professionnels ayant des compétences et des approches les plus variées possible. Confrontés dès le premier jour au besoin primaire de s’abriter, les participants au festival n’ont pas d’autres choix que de s’organiser ensemble, de partager leurs ressources et leurs savoirs faire pour construire.

Les espaces publics de la ville éphémère se façonnent en même temps que les habitations se fabriquent, tout comme l’espace architectural se définit à travers la réalisation d’assemblages entre les matériaux. Une telle forme urbaine, générée spontanément, résiste à toute tentative de planification stricte. Seule une prise en compte holistique des différentes dynamiques et échelles de l’environnement bâti peut permettre de saisir la complexité de cette réalisation collective.

bellastock_grand détournementLe Grand détournement, Festival Bellastock, Paris 2012, crédit photo Clarisse Legardien

— Réemploi et bricolage —

Plaquette de présentation BELLASTOCKQC.pdf

Détournement, crédit Bellastock.QC

La thématique de chaque édition du festival est orientée autour d’un matériau qui servira de base commune de travail pour la construction de la ville éphémère. Les techniques de réemploi développées par Bellastock correspondent à une stratégie pour aborder la temporalité du festival. Il s’agit d’identifier les moments où des matériaux peuvent être détournés de leur cycle de vie normal, ainsi que les transformations qu’ils peuvent subir, sans que cela n’altère leur valeur marchande. La ville éphémère peut ainsi être déconstruite à l’issue du festival et les matériaux détournés être réinjectés dans leur cycle de vie.

Pour sa première édition, Bellastock.QC propose de réfléchir au réemploi des déchets en bois de la construction. L’interdiction d’enfouir les rebuts de bois au Québec, effective à partir de janvier 2014, soulève la question du devenir de ces déchets. Lorsqu’il est collecté, le bois est broyé pour être transformé en pâte à papier ou en copeaux de chauffage. Les structures réalisées pour le festival Re-Shack devront démontrer que ces déchets peuvent devenir des matériaux de construction viables.

L’ensemble de contraintes imposées par le réemploi constitue un médium d’intervention à explorer. Construire avec des retailles plutôt qu’avec des « 8 pieds » implique d’avoir une bonne maîtrise des différentes techniques d’assemblage et de les utiliser astucieusement. Suivant la figure du bricoleuri évoquée par Lévi-Strauss, les participants sont invités à concevoir et à réaliser non pas un projet idéal et abstrait, mais à explorer ce médium afin de concevoir un projet qui s’inspire des matériaux mis à disposition, et qui les magnifie. Tout au long de l’année, les bénévoles de Bellatock.QC sont invités à concevoir et à réaliser des micro-projets dans le cadre d’ateliers de construction collaboratifs. Les prototypes réalisés au cours de ces laboratoires seront amenés à devenir les infrastructures du festival : douches, toilettes, cuisines, scènes, luminaires… Cette série de laboratoires permet également d’identifier, en amont du festival, les potentiels et les limites de la stratégie de réemploi développée par Bellastock.QC : localiser les sources potentielles de matériau, identifier les types et les quantités de pièces disponibles, déterminer les techniques d’assemblage les plus pertinentes.

 bellastock_labo lumiereLaboratoire 01 : Lumière, Bellastock.QC, Montréal novembre 2013, crédit photo Bernat Oliva Vives

— Scénario d’intervention urbaine —

Le projet de créer une ville éphémère à l’intérieur de la ville ne peut pas se concevoir sans considérer son impact sur le milieu urbain dans lequel elle s’implante. L’organisation du festival est pensée de manière à ce que celui-ci puisse générer des opportunités de réactivation urbaine pour des zones délaissées ou en cours de reconversion. La dimension d’intervention urbaine de cet événement croise plusieurs échelles de temporalité, à court et à moyen terme.

Le choix d’une friche, d’un espace interstitiel, déconsidéré et dévitalisé, pour accueillir le festival permet de jeter un regard différent envers l’espace. Expérimenter l’habitabilité d’un tel site en y réalisant une ville éphémère constitue une force de proposition qui met en perspective son potentiel de transformation, tout en lui assurant une visibilité par la couverture médiatique du festival. Le temps d’une journée portes-ouvertes, les visiteurs sont invités à prendre part à l’activité de la ville éphémère. Ce lieu habituellement inaccessible et inhospitalier leur offre alors une nouvelle expérience de l’espace publique, poétique, ludique et participative.

L’événement proposé par Bellastock.QC s’inscrit également dans le cadre d’un scénario d’intervention qui prévoit la mutation de la ville éphémère à plus long terme. Toutes les structures réalisées par les bénévoles et les participants ne sont pas nécessairement appelées à être démantelées à la fin du festival. Certaines peuvent être conservées et adaptées, afin d’être mises à la disposition des futurs usagers du site, ou d’être réutilisées dans le cadre de projets associatifs.

Montréal dispose d’un important patrimoine industriel qui fait aujourd’hui l’objet de nombreux projets de reconversion. Les friches et autres espaces résiduels font partie intégrante de ce patrimoine, mais sont bien souvent plus difficiles encore à traiter que les édifices. En compléments des plans d’aménagement qui visent à transformer ces morceaux de ville à long terme, les infrastructures réalisées par Bellastock.QC peuvent devenir des activateurs de vie urbaine, destinés à favoriser l’appropriation des lieux par le public.

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Sathonay Light Fever, les glaneuses réalisées pour le festival Le grand détournement à Lyon, 
Lauréat d’un prix pour la Fête des lumières 2012, crédit photo Alexis Leclercq

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— La partie cachée de l’iceberg —

Réalisées dans un temps court, avec des moyens techniques limités, les habitations qui composent la ville éphémère offrent généralement un confort minimal et leur aspect bricolé a amené certains commentateursii à les qualifier de constructions « hâtives », « informes » et « désordonnées ». Il est vrai que, sortis de leur contexte, les résultats de ces explorations constructives ne répondent pas forcément aux critères de finition et d’élégance avec lesquels on est habitué à juger le design contemporain. La pertinence du festival Bellastock ne repose pas tant sur les qualités intrinsèques de ces réalisations, qui n’en représentent que la partie visible, mais plutôt sur le scénario qui encadre leur fabrication : la partie cachée de l’iceberg.

L’élaboration de ce scénario permet à Bellastock.QC d’appliquer à l’échelle locale la réflexion globale sur les cycles de l’humain et de la matière dans la construction développée par Bellastock. Afin d’identifier les potentiels et les contraintes spécifiques à un territoire donné, l’île de Montréal, il est nécessaire de travailler en collaboration avec les institutions qui gèrent ce territoire, les entreprises qui en valorisent les ressources et les associations locales. Si ce réseau de partenaires permet au festival d’exister, il assure également la pertinence des événements organisés par l’association, en permettant d’intégrer des situations d’utilisation à plus long terme pour les structures éphémères du festival.

Bellastock.QC fonctionne comme une plateforme d’échange, en rendant accessibles des stocks de matériaux et des infrastructures au sein du réseau associatif, mais aussi en assurant le partage et la diffusion de connaissances et de savoirs-faire par l’intermédiaire d’expositions, de rencontres et de débats. Cette emphase sur les cycles de l’humain et de la matière peut être considérée comme un moyen de produire des solutions alternatives, plus durables, face aux problèmes environnementaux soulevés par la production de l’environnement bâti qui sont trop souvent abordés depuis une perspective uniquement technologique.

Les actions menées par Bellastock ne relèvent donc pas uniquement de l’ordre de l’utopie. En s’intégrant au sein d’un milieu urbain et en suivant un scénario défini à partir de contraintes et de potentialités issues de ce milieu, la ville éphémère se rapproche davantage de la notion d’hétérotopie. Le philosophe Michel Foucault définit les hétérotopies comme des “utopies effectivement réalisées” dans lesquelles les espaces et les relations qui composent la société sont “à la fois représentés, contestés et inversés”iii. La réalisation collective de la ville éphémère d’après un scénario d’intervention permet d’apporter la dimension concrète d’une intervention sur l’environnement bâti, tout en conservant le modèle de l’utopie comme force de proposition urbaine et sociale.

bellastock_grand détournement IILe Grand détournement, Festival Bellastock, Paris 2012, crédit photo Alexis Leclercq

i Voir le chapitre “La science du concret”, In. Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage, Plon, Paris, 1962

ii Cyrille Hannape, “Pour un social decathlon”, In. Criticat #11, Paris, Printemps 2013

iii Michel Foucault, Conférences de 1967 “Des espaces autres”, In. Michel Foucault, Dits et écrits IV, Gallimard, Paris, 1994

Louis Destombes
Cofondateur de Bellastock.QC

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