L’instabilité financière de la dernière décennie a provoqué un réel bouleversement dans la manière de développer les villes, et la relative perte de confiance des consommateurs dans les institutions et les gouvernements a amené les populations à envisager de nouvelles approches de projets et de financements.

Aux États-Unis, le ‘crowdfunding urbain’ est devenu une pierre angulaire des financements locaux. Dans certain cas, ce modèle a même été utilisé comme une alternative à une hausse d’impôts, créant une relation directe entre l’investissement des contribuables et le projet urbain. Voici donc une perspective sur ce phénomène qui prend de plus en plus d’ampleur.  

-LES ORIGINES DU FINANCEMENT PARTICIPATIF-

Le financement participatif, plus communément nommé le ‘crowdfunding’, résulte d’un soutien volontaire d’une population permettant de concrétiser toutes sortes de projets (autant des produits que des services). Plus précisément, la définition scientifique dit que :

[le crowdfunding] consiste pour un porteur de projet [que ce soit un particulier, une organisation à but lucratif ou non] à avoir recours aux services d’une plateforme de financement afin de proposer un projet [à l’état conceptuel, en développement ou, encore, déjà en marché] auprès d’une communauté [locale ou à l’internationale] en échange éventuellement de contreparties préalablement définies (Onnée & Renault, 2013, p.55).

Les organismes gestionnaires de ce type de financement se trouvant essentiellement sur le web, les projets imaginés par les mordus des technologies, pour ne pas dire des ‘gamers’, ont largement dominé sur les plateformes de financement participatif. Longtemps, ce type de collecte de fonds fut associé à des produits tels que des applications et des jeux vidéos. Néanmoins, le financement participatif gagne tranquillement en popularité dans d’autres sphères sociales, surtout les dernières années due à l’instabilité financière qui touche la planète entière. Ainsi, comme nous le verrons en aval de cet article, nous assistons enfin à la naissance de projets de nature urbaine grâce à ces plateformes d’investissement volontaire. Nous explorerons d’abord les modes de fonctionnements de ces plateformes, les bénéfices et les limites leur étant associés, pour enfin terminer avec des exemples de projets urbains qui en ont tiré parti.

Le financement participatif se présente en quatre modèles distincts : (1) le modèle basé sur le don; (2) le modèle basé sur la contrepartie; (3) celui basé sur l’investissement; et, enfin, (4) un mode inspiré par le fonctionnement classique de nos institutions financières, le modèle basé sur le prêt (Onnée & Renault, 2013). Succinctement, le modèle opérant sous forme de dons consiste en une donation unidirectionnelle du public, au même titre qu’un don à une fondation sans but lucratif les donateurs peuvent bénéficier d’une réduction d’impôt. Le second modèle, lui, agit de façon bidirectionnelle : en échange d’une contribution monétaire, les investisseurs recevront une compensation préétablie, un exemplaire du produit par exemple. Habituellement, les compensations diffèrent et évoluent selon la mise initiale des contributeurs. Le troisième modèle quant à lui vise à recruter des investisseurs, souvent fortunés, pour les intégrer au cœur du projet, c’est-à-dire qu’ils détiendront actions et droits de propriété sur le produit. Finalement, le modèle de financement sous forme de prêts sous-entend un remboursement des investissements avec ou sans intérêt. Sur les 300 plateformes actives, les financements basés sur le don ou la contrepartie sont les modèles les plus utilisés, à la fin de 2012, ces derniers représentaient 52 % des fonds récoltés, 77 % des campagnes réussies. En 2012 toujours, 2 milliards de dollars ont été investis sur ces plateformes, on prévoit une augmentation de 1 milliard pour 2013 (Ibid.).

Évidemment, ce n’est pas simplement qui veut, qui peut. Selon les plateformes, les projets seront sélectionnés par un comité d’experts ou un groupe d’internautes, c’est-à-dire que le projet doit susciter l’intérêt d’un nombre minimal d’internautes avant que la collecte soit officiellement lancée. Une fois cette étape réussie s’ouvre la période de collecte de fonds qui peut différer selon le type de modèle ou selon les règlements propres à chacune des plateformes, mais elle est toujours préalablement établie. Au terme de la collecte, sur les plateformes fonctionnant selon la règle du « tout ou rien », le porteur de projet touchera la somme accumulée seulement si cette somme égale ou dépasse l’objectif qui avait été fixé. D’autres organismes opèrent selon la règle du « tout est pris », dans quel cas le porteur de projet récupère ce qui aura été accumulé. Notez que « certaines plateformes proposent au porteur de projet de choisir entre l’une ou l’autre de ces deux règles : c’est le cas notamment des plateformes canadiennes ProjetsQC, Crowd Fund Choice et Fundo » (Ibid., p.58)

-LES AVANTAGES-

Le financement participatif offre de nombreux bénéfices pour les gens désirant lancer un projet. En effet, les porteurs de projet peuvent ainsi tester l’intérêt du public et la pertinence de leurs idées, cela se présente comme un moyen économique de faire une première étude de marché. De plus, les plateformes étant interactives, ceux-ci peuvent tirer avantage de la créativité du public, se créer un réseau de contacts et ils peuvent même y faire une première mise en marché du produit, car la vente des produits en ligne à partir des plateformes est possible. Nous parlons d’un outil publicitaire et de création qui n’a pas son pareil économiquement parlant. Un autre avantage, et non le moindre, pour les concepts que nous pourrions caractériser de ‘marginaux’ comme des projets culturels ou artistiques, c’est-à-dire difficilement reconnus comme viables par les institutions financières, ou encore pour les jeunes entrepreneurs sans mise de fonds initiale, ce type de collecte de fonds permet de sortir des processus de financement traditionnels souvent antidémocratiques et standardisés. Effectivement, beaucoup de projets présentant un fort intérêt local n’émergent jamais faute de financement : trop petits ou ‘sociaux’ pour intéresser des investisseurs, trop jeunes ou trop inhabituels pour entrer dans les standards des subventionnaires publics. Alors que ce sont fréquemment des projets qui répondent à des demandes plus subtiles mais nécessaires à un territoire, le financement participatif permet à ces idées en marge de s’extraire des modes usuels et de percer le marché. Par exemple, La Ruche, une plateforme pour la Ville de Québec qui favorise un développement du marché local, la seule règle officielle de la plateforme est que les projets présentés participent au rayonnement et au dynamisme de la Ville de Québec.

Toutefois, quelques facteurs limitent encore l’utilisation de cet outil par la population. Effectivement, ce type de collecte de fonds est encore aujourd’hui ralenti par la crainte du public dû à la méconnaissance de ce service et par la peur de la fraude, cela non sans raison. De plus, cela demande beaucoup d’investissement (notamment en temps) des porteurs de projets, pour de la formation par exemple, car, répétons-le, ce n’est pas simplement qui veut, qui peut, un projet ne peut être lancé du jour au lendemain. Le processus demande beaucoup de préparation : formulaires, descriptions, objectifs à court et à long terme, prototypes ou vidéos promotionnelles, sont tous des éléments pouvant être exigés des gestionnaires des plateformes de financement. Et, malheureusement, des recherches dénotent un manque de ressources expertes sur les plateformes (Ibid.) dont pourraient bénéficier les porteurs de projet pour atteindre toutes ces exigences. Enfin, les porteurs de projet sont vulnérables au risque de plagiat. Il est primordial de bien choisir sa plateforme car, vous l’aurez déduit, elles sont multiples, certaines sont spécialisées, quelques-unes offriront plus de visibilité alors que d’autres se démarquent par un soutien accru aux porteurs de projet. De plus, les porteurs de projet doivent garder en tête qu’il faut offrir une contrepartie originale, drôle ou séduisante pour attirer les contributeurs et rester actifs sur les plateformes, cela leur permettra de créer et de maintenir des liens de confiance face aux investisseurs.

-LE FINANCEMENT PARTICIPATIF ET LES PROJETS URBAINS-

Nous avons amorcé l’article en stipulant que ce type de financement est surtout associé à des produits numériques et qu’il peut être un mode opportun pour des projets culturels et artistiques. Mais, ce type de financement s’applique-t-il à des projets d’urbanisme?

Oui, en effet, depuis 2012, le mouvement gagne en popularité auprès de ce secteur d’activité principalement aux États-Unis et aux Pays-Bas. L’instabilité financière de la dernière décennie, qui a provoqué une perte de confiance des consommateurs dans les institutions et les gouvernements, a amené la population à envisager de nouveaux types de financements. Aux États-Unis justement, le ‘crowdfunding urbain’ est devenu une pierre angulaire des financements locaux, à tel point que les municipalités elles-mêmes déposent des projets sur les plateformes de financement participatif. De plus, dans une perspective d’intégration et de participation citoyenne de plus en plus d’actualité, un design urbanistique financé par la population suppose que celle-ci aura enfin une influence significative sur le développement des concepts, beaucoup plus qu’en passant par tout le processus de consultation publique. Par exemple, ce seront les projets désirés par un plus grand nombre qui se démarqueront du lot et qui auront une chance de se concrétiser, répondant ainsi à des besoins réels. Dans certains cas, aux États-Unis notamment, ce type de financement fut même une alternative à des hausses d’impôts. Le montant initial à investir est souvent supérieur à une hausse de taxes, mais les citoyens sont beaucoup plus satisfaits des résultats, car ils ont une meilleure idée de ce qui serait bon pour leur ville. Les projets de ligne de tram, la création de services de proximité, de système de vélos libre-service, d’amélioration des parcs, de ruelles vertes, de pistes cyclables, jardins publics … ne se comptent plus ! Mais, ce qu’il faut surtout retenir, c’est que les modes de financement participatif ont des retombées allant au-delà des seuls aspects financiers, ils sont des outils potentiels au devenir commun de nos villes, une voie vers un développement urbain social et durable.

Pour terminer, voici quelques exemples à l’international à la suite desquels vous trouverez liens internet et autres renseignements pour vous orienter relativement au crowdfunfing. En espérant qu’ils vous inspirent des projets urbains à implanter dans votre ville.

• À New York, la piscine publique flottante sur le Fleuve Hudson ou la East River, un projet lancé sur la plateforme Kickstarter. Ici, les porteurs de projet avaient établi plusieurs objectifs financiers, donc à chaque fois qu’ils atteignaient un échelon ils pouvaient accomplir l’une des multiples étapes que demande une telle entreprise, jusqu’à l’atteinte de l’objectif final. Dans ce cas, les New-Yorkais étaient tellement emballés par cette idée qu’ils voulaient sentir qu’ils appartenaient à la concrétisation du projet. À l’intérieur de 6 jours, les porteurs du projet avaient atteint leur premier objectif financier pour procéder aux tests de qualité des matériaux. En échange, les investisseurs ont maintenant une gravure à leur nom sur l’installation, dont la taille variera en fonction de l’investissement financier, ainsi que des certificats d’authenticité, etc. (Lien)

East-River-poolPiscine flottante -New York- (Source)

• À Baltimore, grâce à la plateforme Givecorps, une ferme communautaire en plein centre-ville est née en 2010. The Whitelock Community Farm se donne pour mission de rendre accessible aux habitants les ressources de la terre et, par le fait même, revitaliser durablement le centre urbain. C’est exemple en est un de contrepartie où, selon l’investissement financier, les contributeurs ont obtenu des casquettes, des sacs écologiques et, évidemment, des produits de la ferme. (Lien)

FarmsFerme communautaire Whitelock -Baltimore- (Source)

• Hofplein, un quartier de la ville de Rotterdam, est isolé du centre-ville par la construction d’une autoroute et d’un chemin de fer depuis sa reconstruction à la suite de la 2e guerre mondiale. Depuis plusieurs années, les citoyens demandaient un pont piétonnier pour enjamber les deux voies et reconnecter la ville, cette dernière estimait à 30 ans le délai de réalisation. Alors, quelques cabinets d’architectures et d’urbanismes se sont réunis pour mettre sur pied le projet « Plus vous donnez, plus long est le pont ». Aujourd’hui, on prévoit qu’à terme, le pont mesura 350 mètres grâce aux nombreux donateurs et intègrera même un noyau surplombant des jardins. Sans parler des retombées économiques qui suivront cette construction, les concepteurs espérant attirer restaurants et commerces. (Lien)

RotterdamLe pont piéton -Rotterdam- (Source)

• À Highland Park, une banlieue adjacente à la ville de Détroit, la municipalité a dû procéder à de grande coupure dans les services offerts aux citoyens. Ils ont même cessé d’alimenter les lumières de la ville pour cause d’une hausse du coût de l’électricité, pour compenser cette perte, ils ont demandé aux citoyens de garder allumée en tout temps leur lumière de porche. Devant cette situation, un groupe de citoyens s’est réuni pour mettre sur pied un projet de lumière se régénérant par énergie solaire. Cette association citoyenne qui utilise la plateforme Indiegogo, prévoit un objectif à très long terme, à ce jour ils ont réussi à financer un lampadaire. (Lien)

Street-lightLampadaires solaires -Détroit- (Source)

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-INFORMATIONS SUPPLÉMENTAIRES-
Plateformes où l’on retrouve des projets urbains : Spacehive au Royaume-Uni, Kickstarter aux USA, Urbankit au Chili, Ulule en France.
– Plateformes canadiennes favorisant les projets culturels, artistiques et favorisant l’économie locale : Haricot.ca, Fundo.ca, Laruchequébec.com et Ecloid.com
– Site web de référence canadien : crowdsourcing.org

-RÉFÉRENCE
Onnée, S. & S. Renault. (2013). Le financement participatif : atouts, risques et conditions de succès. Gestion : Gestion de la créativité, 38(3), pp.54-65.

-BIBLIOGRAPHIE-
Albarede, Marine. (2013, 27 septembre). Alléger la ville : vers des plateformes de crowdfunding urbain. Internet ACTU.net. Récupéré de  http://www.internetactu.net/2013/09/27/alleger-la-ville-vers-des-plateformes-de-crowdfunding-urbain/
De Boer, Joop. (2012, 18 janvier). Trend 1 : Crowd-Funded Urbanism. Crowdsourcing.org. Récupéré de http://www.crowdsourcing.org/blog/trend-1-crowd-funded-urbanism/10410

Rédigé par Marie-Claude Plourde

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