L’importance des églises dans le patrimoine québécois est bien connue : ce sont des bâtiments qui ont solidement pris leur place dans le tissu urbain et social d’un quartier. Or, le contexte actuel inverse cette relation, et les communautés veulent réclamer les églises qu’elles ont abandonnées. En effet, sur 425 églises répertoriées à Montréal en 2003, 240 ont changé de vocation et de ce nombre, 70 ont disparu (Bernier, 2011).  Bref, plus de la moitié des églises montréalaises ont perdu leur vocation initiale: le phénomène ne fait que continuer et laisse des conséquences sur le paysage urbain.

Par contre, la nature sacrée de tels bâtiments oblige souvent une façon particulière de les examiner, qui peut limiter une opportunité de réutilisation innovatrice. Comment est-ce qu’une église peut retrouver son rôle d’espace public dans un environnement qui se diversifie tout en conservant des qualités exceptionnelles de son architecture? Cette recherche fut ma thèse pour ma Maîtrise en Architecture et l’église du Très-Saint-Nom-de-Jésus, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve a été en quelque sorte un bâtiment « cobaye » où j’ai pu expérimenter des interventions possibles et inusitées pour ce projet fictif.

Construite entre 1906 et 1909, Très-Saint-Nom-de-Jésus naquit peu après la création de la Ville de Maisonneuve qui désirait bâtir une ‘’Cathédrale de l’Est’’ et refléter la prospérité de la nouvelle ville dans une église. Sa fermeture a été annoncée 100 ans plus tard, en 2009, après qu’elle fût déclarée dangereuse au point de vue de sa structure. Cela va sans dire que la communauté s’est mobilisée pour la protection de son église.

À première vue, une église présente des éléments tangibles qui servent généralement comme arguments pour une préservation du bâtiment: peintures, sculptures, orgue, etc. Quoique ces objets soient d’une très grande beauté, d’autres caractérisent encore mieux ce que signifie une église et méritent une attention particulière: l’expérience du rituel, la qualité de la lumière ainsi que la vocation de l’espace comme lieu public. Une stratégie de préservation priorisant ces trois éléments intangibles peut mener à des propositions de réutilisation bien intéressantes. En ajoutant la symbolique de l’eau dans l’équation de préservation, l’idée d’un bain public a surgi, un programme parfait pour une revitalisation d’un lieu de culte. Or, pour accommoder ce programme, il faudra laisser place à des interventions radicales sur le bâtiment (voir figure 1).

Eglise1Fig.1 Les diagrammes à gauche montre les éléments retirés de l’église et ceux à droite montre l’idée d’insérer un volume qui contiendra la fonction du bain et protéger les intérieurs des conditions humides

Parmi les interventions proposées, le retrait des marches du parvis pour entrer directement au niveau de la rue (rendant le bâtiment plus accessible) ainsi que l’ouverture des transepts pour permettre une circulation avec l’extérieur (fig.2 et 3).

Eglise2Fig.2 Plan du rez-de-chaussée. L’entrée (A) est au niveau de la rue et il n’y a aucune marche à monter. Les transepts sont ouverts afin de permettre des entrées latérales (E). À noter la terrasse extérieure (B) située entre le rectangle de sable (D) et les deux terrains de pétanques.(C).

Ces propositions peuvent sembler ‘’défigurer’’ l’église, mais au contraire, le bâtiment abandonne une forme qui jadis recueillait une population homogène de croyants catholiques. Maintenant, elle renaît avec une fonction qui réunit une diversité de gens avec le but de repenser le geste de se baigner et se laver en communauté. Le simple fait de déplacer les lavabos des toilettes vers la grande salle accueillant le bain rend publique le geste de se laver les mains et démontre son importance de le pratiquer en communauté, plutôt qu’individuellement.

Une église est bien plus qu’un lieu de prière : elle est une place publique conçue comme un cœur social lié à un réseau de services et de bâtiments aux environs de son territoire. À l’époque, l’église du Très-Saint-Nom-de-Jésus s’entourait d’un presbytère, d’un couvent, d’un collège, d’une école pour garçons et d’un hospice. Aujourd’hui, ces bâtiments n’ont plus de liens, avec leur lieu de culte (ils sont soit démolis ou ont changé de vocation), diminuant ainsi l’influence de l’église au sein de sa communauté.

Afin de retrouver la présence de l’église du Très-Saint-Nom-de-Jésus dans son quartier, j’ai proposé un changement dans la configuration urbaine en retirant la rue Desjardins séparant l’église de l’école primaire juste à côté (figure 3).

Eglise3Fig.3 Plans d’ensemble montrant l’intervention urbaine d’enlever une portion de la rue Desjardins.

Le résultat: les bâtiments se situent sur une grande surface publique engageant tous les groupes d’âge et créant un espace urbain avec une variété d’utilités (fig.4). Une terrasse protégée naturellement du soleil par des arbres plantés se trouve tout au long du côté ouest de l’église et sépare des terrains de pétanque et un grand rectangle de sable. La cour d’école primaire à côté, ainsi que la résidence pour personnes âgées, localisée dans l’ancien presbytère, pourront interagir ensemble grâce à la revitalisation de l’église, au centre, en une plateforme partagée entre tous les résidents du quartier. La vocation de cœur social rassembleur est alors conservée, voire même renforcée.

Cette proposition demande encore beaucoup de réflexion et de développement, mais l’idée d’expérimenter par des gestes audacieux est intéressante, et nécessaire pour susciter un débat sur la conversation des églises, ces cœurs architecturaux, bâtisseurs de congrégations. À une époque où l’individualisme semble être la tendance, une renaissance du rôle des églises (lieux de culte) dans le contexte urbain, peut être une bonne façon de retrouver un esprit de communauté et empêcher ces joyaux de refléter une valeur sinistre de notre temps par cette mode indigne de les transformer en condominiums.

Eglise4Fig.4 Vue d’ensemble à partir de la rue Adam

rédigé par Emad Ghattas

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