Tandis que l’Europe est en plein chantier de reconstruction après la seconde guerre mondiale, André Blouin forge son style en travaillant à l’atelier d’Auguste Perret à Paris. Fervent disciple des principes modernistes, il s’installe à Montréal en 1952, une ville dont il façonnera l’image. Architecte montréalais du pavillon de la France (l’actuel Casino de Montréal), il s’implique activement dans le comité de planification de l’Expo 67. Dans ce cadre, il promeut et conçoit entièrement la Place des Nations, ce qui lui méritera le Prix de l’Académie royale canadienne des Arts. Participant aux plus vastes projets publics et institutionnels de son époque, il reçoit  la médaille du mérite de l’Ordre des Architectes du Québec en 1990. En marchant sur les traces d’André Blouin c’est la place du patrimoine moderne qu’on questionne. C’est aussi l’effervescence des années 60 qu’on ressent, avec l’affirmation d’une liberté architecturale qui influencera durablement le design de Montréal. L’église Notre-Dame d’Anjou : un dialogue avec LeCorbusier Lorsque LeCorbusier dessine Notre-Dame du Haut à Ronchamp (en France), c’est l’ensemble de l’architecture internationale qui est influencée. Une rupture s’opère avec l’architecture traditionnelle, proposant de nouvelles formes, de nouveaux matériaux et un design distinctif. « Miroir de l’Europe » pour ses références architecturales modernes, le Québec entend se doter d’« une architecture de stature internationale »[1]. En s’inspirant du Corbusier, André Blouin réinterprète donc l’architecture religieuse mais affirme aussi le style moderne québécois.
Design-signature-en-présentationx1Source: Ville de Montréal Église-Notre-Dame-d’Anjoux1Source : Félix Gravel
Figure1. Design signature en présentation des plans d’André Blouin, en 1961. La forme d’escargot apparaît clairement. Figure2. L’Église Notre-Dame d’Anjou actuellement.

Par exemple, Notre-Dame d’Anjou a une forme d’escargot, ce qui constitue une référence zoomorphique inusitée. Dessinée suivant la règle du nombre d’or, l’église en forme de colimaçon offre une nouvelle volumétrie ainsi qu’une disposition de l’espace reconfigurée.

01-Notre-Dame-d’AnjouX 02-chapelle-Notre-Dame-du-Haut-à-Ronchampx1
Figure 3. Notre-Dame d’Anjou (Blouin) Source :  Félix Gravel Figure 4. Chapelle Notre-Dame-du-Haut à Ronchamp (LeCorbusier)
03-Notre-Dame-d’AnjouX 04-chapelle-Notre-Dame-du-Haut-à-RonchampX
Figure 5.Notre-Dame d’Anjou (Blouin) Source :  Félix Gravel Figure 6. Chapelle Notre-Dame-du-Haut à Ronchamp (LeCorbusier)

Les similarités entre le bâtiment du Corbusier et celui de Blouin ressortent dans le parti architectural mais aussi dans des éléments plus précis, tels que la toiture du parvis. C’est aussi le cas des ouvertures, le clin d’œil à LeCorbusier étant flagrant. L’une d’elle se distingue dans l’église Notre-Dame d’Anjou, par la forme d’un candélabre dans laquelle on retrouve des vitraux originaux. Les différences entre Notre-Dame d’Anjou et Notre-Dame du Haut témoignent d’une démarche de particularisation du style international avec l’affirmation du design moderne montréalais.

 Notons qu’en plus d’avoir conçu l’Église Notre-Dame d’Anjou, André Blouin a aussi réalisé les plans de la salle Padre Pio, de la chapelle de la Réparation (à Pointe-aux-trembles), autre prémisse de l’architecture religieuse moderne au Québec. Un classement patrimonial conjoint (avec l’Église Notre-Dame d’Anjou) permettrait d’offrir une plus grande reconnaissance à des constructions ayant marqué la culture québécoise.

La place des Nations : figure de proue de l’expo 67

L’idée de départ est celle d’une « Place des Peuples », « une vaste figure de proue représentant le Canada souhaitant la bienvenue aux nations.[2]». Servant à accueillir les manifestations officielles, culturelles et folkloriques de l’Exposition universelle de 1967, ce point de rassemblement se voulait un lieu moderne, réinterprétant les amphithéâtres classiques.  Le concept est celui d’une place carrée entourée de passerelles et de gradins pyramidaux. La disposition des édicules de béton offre une brillante synthèse architecturale entre un stade, une place publique et un temple précolombien.

Abandonnée depuis des années, la Place des Nations est en pleine dégradation, montrée jusqu’à peu comme un site de patrimoine en danger par Héritage Montréal. L’annonce récente  d’un investissement massif dans la perspective du 375e anniversaire de Montréal permet d’entrevoir la conservation du site autrement. L’intégrité architecturale des lieux pose néanmoins de nombreuses questions en raison de la dégradation de nombreuses composantes structurelles telles que les poutres de bois laminé compressés et le béton des gradins.

Le pavillon de la France : un landmark l’intégration française à Montréal

Jean Faugeron, basé à Paris, est l’architecte et concepteur principal du pavillon de la France à l’Expo67, l’actuel Casino de Montréal. André Blouin, français naturalisé canadien, est l’architecte associé pour l’application du Code du bâtiment et le volet local de la conception architecturale. Le pavillon de la France comprenait la plus grande superficie de plancher des pavillons de l’Expo 67 (2 415 m2), il est encore aujourd’hui un landmark montréalais de premier plan.

Le complexe Desjardins : offrir à Montréal un centre-ville fort

André Blouin participe au consortium qui conçoit le Complexe Desjardins. L’insertion dans le tissu urbain est radicale, avec la transformation d’un vaste quadrilatère. L’interface avec la rue fait défaut dans ce projet qui a été montré comme étant tourné sur lui-même.

Le choix du site de la maison de Radio Canada : démolir pour moderniser

C’est l’un des premiers projets auxquels André Blouin participe au Québec et c’est l’une des cicatrices les plus importantes dans le tissu urbain montréalais. André Blouin n’est pas le concepteur du projet final de la construction de la maison de Radio Canada mais il participe à l’étude suggérant de cibler le faubourg « À M’Lasse » pour une vaste opération de démolition.

Considéré à l’époque comme une zone de taudis,  un immense quadrilatère est démoli, ce qui se traduit par l’expropriation de quelques 5000 résidants et à la démolition de nombreuses résidences ouvrières. La marque du modernisme se trouve aussi dans une approche privilégiant la tabula rasa, un héritage difficile à porter mais dont il faut aussi se rappeler.

La place de la confédération : prémisse du recouvrement de l’autoroute Ville-Marie?

André Blouin proposa un vaste projet de réaménagement, qui ne sera pas retenu, permettant de mieux faire le lien entre le centre ville et le fleuve. La place de la Confédération, « une vaste esplanade ponctuée d’édifices descendant à partir des gares vers le fleuve et la Cité du havre »[3]

Projet structurant permettant d’offrir de vastes espaces publics et de mieux relier le centre-ville  de Montréal au fleuve Saint-Laurent, ce projet est précurseur du projet de recouvrement de l’autoroute Ville-Marie qui a récemment été relancé par la Ville de Montréal.

 Conclusion

Si les années 1960 ont profondément changé le Québec, André Blouin a été l’un des principaux artisans du renouveau architectural et urbanistique de l’époque.  L’affirmation du style moderne à laquelle il a participé a conduit à produire de nouvelles formes et a façonné le paysage urbain montréalais. Néanmoins, ces constructions modernes font face à des changements d’usages (casino de Montréal), à un manque d’entretien (Place des nations) et à des altérations multiples (telles que les antennes installées sur Notre-Dame d’Anjou). La patrimonialisation de l’architecture moderne montréalaise ne fait que commencer, posant la question de sa propre  signification culturelle. Elle pose aussi la question de la conservation, de l’interprétation et de la mise en valeur de ces lieux. Conscients de n’offrir ici qu’un aperçu partiel de la carrière d’André Blouin, nous avons surtout voulu évoquer la mémoire d’un designer urbain de premier plan, en en mettant en lumière son héritage. Si la Place des nations voulait accueillir le monde sur la « place des peuples », de quelle manière allons-nous célébrer un design si accueillant?

 
-RÉFÉRENCE- [1] France Vanlaethem (2002) « Architecture et urbanisme: la contribution d’Expo 67 à la modernisation de Montréal », p.64
[2] Architecte en chef de l’Expo dans Fiset, « Le Plan Directeur », op. cit, p. 56., cité dans « Étude patrimoniale sur les témoins matériels de l’exposition universeller et internationale de Montréal de 1967 sur l’Île Saint-Hélène ». Laboratoire de recherche sur l’architecture moderne et le design. École de design, UQAM. Rapport. 25 février 2005.
[3] France Vanlaethem (2002) « Architecture et urbanisme: la contribution d’Expo 67 à la modernisation de Montréal » p.7

Rédigé par Félix Gravel

 
  • Nom (Obligatoire)

  • E-mail (Obligatoire, mais ne sera pas rendu visible)

  • Site (Facultatif)

  • Commentaire (Obligatoire)