Il y a plus de 30 ans dans son ouvrage The social life of small urban spaces, le grand urbaniste américain William Whyte écrivait la phrase suivante : « water should be accessible, touchable, splashable ». Si cette dernière semble plus que jamais d’actualité sur l’île de Montréal, c’est bien que la promesse n’a jamais réellement abouti depuis.

 Face à ce constat décevant, et par amour de la baignade autant que des villes, nous avons créé il y a un an le Laboratoire des Baignades Urbaines Expérimentales. L’objectif est simple : faire connaître et reconnaître une pratique que la plupart des gens pensent aujourd’hui impossible en ville.

 Un usage oublié

Malgré ce que les gens peuvent parfois penser, urbain et baignade ont longtemps fait bon ménage. Dans la plupart des grandes villes mondiales, malgré les courants et la probable pollution, les rivières et les fleuves accueillaient de nombreux adeptes. Les lieux de baignades représentaient alors des espaces de sociabilité gratuits et ouverts à tous, et permettaient une appropriation intense des berges. Malheureusement, la baisse de la qualité des cours d’eau à partir des années 50 s’est souvent accompagnée d’une augmentation des interdictions de baignade et d’une progressive disparition des bains collectifs.

01BUBaignade parisienne dans la Seine, 1943

Mais les temps changent, et les habitants des villes réclament aujourd’hui de nouveaux modes de vie, plus respectueux de l’environnement, en lien direct avec la nature tout en y développant de nouveaux loisirs et de nouvelles aménités. Le succès record du Grand Splash, organisé cette semaine pour la 11e année consécutive et qui a rassemblé plus de 200 citoyens et élus amoureux de Montréal, en est symptomatique.

 02BUExiste-t-il une meilleure façon d’être heureux ? Crédits photos Chantal Levesque

De la même façon, l’engouement brutal et inattendu autour de l’organisation du premier Rubberboot Missie à Montréal prouve, de façon moins militante, mais tout aussi forte que le Grand Splash, un désir d’un plus grand accès au cours d’eau de la ville. L’événement depuis reporté pour des raisons de sécurité, proposait une réappropriation collective et festive du Canal de Lachine le temps d’un après-midi, à l’image des Beer floating finlandais et de ce qu’il se fait à Ultrecht. Malgré l’annulation, nul doute que beaucoup de montréalais auront quand même envie de se rendre sur le canal pour y vivre une expérience bien plus intense que d’habitude.

Révélateur de possibles

Si les attentes sont fortes sur le plan environnemental, il est utile de s’intéresser au rôle que peut jouer la baignade d’un point de vue du design et de son impact sur le paysage urbain. De par sa capacité à rassembler et à enchanter, la baignade, même hors-sol, a toute sa place dans des interventions tactiques d’urbanisme éphémère. L’été dernier, le collectif citoyen montréalais Après l’asphalte a investi un délaissé urbain près du marché Jean-Talon grâce à l’aide d’une petite piscine.

03BULe pouvoir de la baignade. Crédits photos Andréanne Maltais Tremblay

À Bucarest, le collectif d’architecture studioBASAR  a réalisé le projet Public Bath à l’aide de quelques palettes et d’une vieille bâche. Ils ont finalement réussi à transformer une banale rue de Bucarest en une artère vivante et vibrante grâce à cette piscine gratuite à ciel ouvert. Loin d’être réservés aux seuls collectifs, ces projets agiles peuvent être impulsés par les municipalités, comme à New York avec les Mobile Dumpster Pools.

04BUPublic Bath, de quoi donner des idées à Bellastock Québec … Crédits photos studioBASAR

Le design urbain et les usages liés à l’eau ont ainsi beaucoup à s’apporter, dans leur capacité à relever des possibles en activant un espace et à réinterroger par la même occasion son devenir. Le collectif international d’architectes Exyzt s’est fait une spécialité d’arriver à faire dialoguer architecture et eau, design et baignade. Presque chaque été, le collectif investit une friche urbaine de grande métropole (Madrid, Londres, Varsovie) pour y développer un projet frôlant l’utopie, où la baignade y tient une place de choix. Pataugeoire géante, lac artificiel, fontaine patrimoniale revisitée, piscine pour enfants ou pour adultes, tout y passe et tout le monde est conquis. L’accès à l’eau de façon libre et gratuite pour tous représente un moyen ludique pour réunir les gens d’horizons différents et leur permettre de s’approprier autrement l’espace urbain. Une approche sociale de la baignade qui est ici loin d’être anecdotique.

05BU06BU07BU 08BUIntouchables (Madrid, Londres, Varsovie, Londres) Crédits photos Collectif Exyzt.

 

Le collectif manie le rapport à l’eau avec brio, espérons donc qu’ils donnent envie à d’autres architectes et designers de venir jouer sur leur propre terrain.

 Volonté politique et vitalité urbaine

En marge du Grand Splash auquel il participait une nouvelle fois, Richard Bergeron rappelait que « La population sait que l’eau autour de Montréal est à nouveau saine. C’est la décision politique qui ne suit pas. Il faut qu’elle finisse par suivre. »[1] L’annonce récente d’un projet de plage à Verdun pour le 375e anniversaire, poussé par le maire Jean-François Parenteau pour répondre à des usages informels déjà présents, montre que les choses commencent à bouger dans le bon sens à Montréal. Après le concours pour la création d’une plage dans l’est de l’île par le Bureau du design de la Ville, Montréal a tout à gagner avec ses réalisations, comme ce fut le cas pour Copenhague par exemple.

Car c’est bien de la volonté politique qu’il a fallu pour réaliser le projet Islands Brygge dans la capitale danoise, aujourd’hui très souvent montré en exemple. La création de cet ensemble de cinq bassins et d’un plongeoir pouvant accueillir 600 personnes a été encouragée pour renforcer l’attraction et la vitalité d’un quartier alors en grande mutation. L’objectif affiché de baignade a donc obligé les pouvoirs publics à agir pour améliorer nettement la qualité de l’eau de cet espace proche du port de la ville. Aujourd’hui, l’image de cette partie de la ville a changé grâce aux bassins, et Islands Brygge est le réel moteur du développement urbain de cette zone, permettant des retombées importantes sur l’ensemble du quartier. Devant la forte affluence de ces bassins, de nouveaux ont même été construits dans d’autres quartiers de la ville.

09BU 10BUCopenhague, ville 5 étoiles. Crédits photos : ArchDaily

Aujourd’hui, c’est en partie grâce à ces projets, et aux images qu’ils véhiculent à travers le monde que Copenhague possède une si bonne réputation.

Ce potentiel en matière d’image de qualité de vie et de marketing urbain, la ville de Bâle en Suisse l’a bien compris. Une offre touristique importante est créée autour de la baignade urbaine dans le fleuve, et mise en avant directement sur le site de la ville. Bâle joue alors sur la relation privilégiée qu’elle entretient avec le Rhin pour se rendre attractive. Il est par exemple possible de descendre le fleuve en se laissant flotter, ses affaires dans un sac gonflable, pour ensuite finir son chemin sur une des terrasses présentes en bordure d’eau. Une traversée à la nage est aussi organisée tous les ans, la Basler Rheinschwimmen, regroupant des milliers de locaux et de touristes.

11BU 12BUDécouvrir une ville par son fleuve. Crédits photos : www.basel.com

Il semble évident que l’actualité récente autour de la place de la baignade à Montréal, et les débats qui en découlent, sont une bonne chose pour la ville. En s’appuyant sur la dynamique citoyenne, et un améliorant le rapport au Saint-Laurent ou au Canal de Lachine, les pouvoirs publics locaux n’obtiendront que des bénéfices. Ainsi est la ville de demain : créative, dynamique, en lien direct avec son environnement naturel. Surtout, dans des villes où les épisodes de canicule seront toujours plus courants, il est important d’apporter des réponses concrètes dès aujourd’hui. Nul doute que le design a un grand rôle a joué dans tout ça.

Rédigé par Pierre Mallet,
co-fondateur du Laboratoire des Baignades Urbaines Expérimentales

 

3 réponses à “Des rives et des rêves – Les baignades urbaines –”

  1. […] Ajout de août 2014: Ou qui permettraient de prendre exemple sur Copenhague ou Bâle, en Suisse, comme nous le propose le texte Des rives et des rêves – Les baignades urbaines… […]

  2. Maria José Del Pozo dit :

    Sans oublier la baignade dans le Rhone à Genève et dans le fameux lac Léman.

    http://www.ville-geneve.ch/themes/amenagement-construction-logement/espace-public/amenagements/realisations/rives-rhone/

  3. Léonce Naud dit :

    Aimerions rencontrer des gens à l’ADUQ intéressés par la baignade urbaine. Nous sommes dans le domaine depuis 1991 et croyons posséder une documentation susceptible d’intéresser l’ADUQ.

    Avec collègues Montréalais dès 2003:
    http://www.gensdebaignade.org/Intervention_Montreal.htm

    Contact : Léonce Naud, président, Société des Gens de Baignade. Tél.: 418 – 286-6503.
    http://www.gpfchicago.org/docs/cv-naud-201208.pdf

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