Résumé

L’agriculture urbaine de Détroit connaît une popularité foudroyante depuis quelques années. D’une ville en déclin exponentiel depuis la crise financière nationale de la fin de la dernière décennie, les citoyens et organismes de la ville s’empressent de faire la promotion d’un nouveau paradigme qui pourrait bien sauver la ville d’une faillite inévitable. Les politiciens, intellectuels et spécialistes s’accordent pour dire que ce moyen, qui pourrait passer pour marginal dans les autres grandes métropoles nord-américaines, est probablement la voie pour faire renaître Détroit. Et si la Ville Moteur prenait la route verte?

De Motor City à la Cité morte

Depuis la seconde moitié du XXe siècle, Détroit, ville emblématique de l’industrie automobile états-unienne, connaît une baisse incroyable de sa population; d’une ville de 1,85 million d’habitants en 1950, la ville recensait 713 000 personnes en 2010, soit une diminution de 61 % de sa population. Plusieurs éléments ont mené à cette chute dramatique.   D’abord, Détroit a concentré son développement industriel sur un seul secteur, soit l’automobile. La nature de ce secteur entraîna une forte syndicalisation au sein de sa population. Le tout engendra des tensions et manifestations sociales fortes. Également, au début du siècle dernier, nous assistons à une migration d’Afro-Américains venant du sud; ceux- ci sont confinés dans des ghettos surpeuplés. Détroit devient théâtre de tensions raciales; alors que 30 % de la population de la ville est noire en 1960, la ville vit, coup sur coup, deux grandes émeutes raciales en 1944 et 1967. À la veille de l’élection de Coleman Young, premier noir à la mairie de la ville, en 1973, la ville vit son premier «white flight», soit l’exode des blancs vers la banlieue. La ville de Détroit est alors considérée comme dangereuse; 70 % de la population est maintenant composée de minorités ethniques, dont 63 % d’Afro-Américains. La crise des subprimes, en 2007, n’améliore pas le sort de Détroit; on évalue aujourd’hui que près d’un tiers des propriétés de la ville sont abandonnées et que 67 000 d’entre elles le furent après la crise de 2007. Aujourd’hui, Détroit est la plus pauvre agglomération du pays avec le tiers de sa population vivant sous le seuil de pauvreté. Des dizaines de milliers d’emplois ont fui le centre vers les banlieues ou ailleurs au pays. La ville même est au bord de la faillite; étant déjà la ville qui impose le plus ces citoyens au pays, Détroit n’arrive plus à répondre aux besoins primaires, comme la rénovation d’infrastructures de base ou les programmes sociaux. On évalue à 233 km² la portion de la ville vacante. Cette situation critique engendre donc des pertes fiscales énormes et augmente les coûts d’entretiens et de maintien des services.

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Carte : Densité des terrains vacants à Détroit (Detroit Works)

L’agriculture urbaine : solution et enjeux

Les terrains vagues et abandonnés se sont multipliés au fil des ans, créant une rupture dans le paysage urbain des quartiers de Détroit. La solution est venue des habitants eux-mêmes; plus de 500 000 d’entre eux vivent dans un désert alimentaire, soit dans un quartier avec un problème d’accessibilité (physique ou financier) à des aliments frais. La solution; réutiliser les terrains vagues et y installer, à petite échelle, des potagers et jardins communautaires, ou à grande échelle, des fermes urbaines. Le mouvement, existant depuis quelques décennies, a prit de l’ampleur au cours des dernières années. En 2003, l’Université du Michigan statua que la ville, avec sa population, pouvait supporter 41 supermarchés de 4 000 m²; toutefois elle n’en a aucun . En 2012, Le Michigan State University constata également que les 44 000 lots publics vacants de la ville, représentant 20 000 mètres carrés, peuvent potentiellement produire 76 % des légumes et 42 % des fruits consommés par les habitants de Détroit. Les habitants de la ville commencèrent donc à aménager et entretenir ces terrains afin d’y créer des espaces enrichissants pour la communauté.

2Potager: Un des nombreux potagers aménagé sur une friche (Inhabitat)

L’utilisation d’un terrain principalement pour l’agriculture est proscrite à Détroit. Toutefois, devant l’urgence d’agir, les autorités municipales se résignèrent d’accepter la situation, déjà identifiée par une bonne partie de la population, des groupes sociaux locaux et des spécialistes comme étant une avenue pour la croissance de Détroit. Alors qu’aucune instance n’existait il y a quelques années, la ville a mis sur pieds des comités afin d’examiner la question et de faciliter la tâche des agriculteurs urbains. D’abord, le Detroit Food Policy Council fut créé en 2009. L’organisme paramunicipal a, entre autres, comme objectif de travailler pour la promotion de l’agriculture urbaine à Détroit, de faciliter la collaboration entre les organismes municipaux et paramunicipaux et de recommander une nouvelle réglementation sur l’alimentation. Elle organise chaque année le sommet sur la nourriture «Detroit Food» et a pondu en 2010 un rapport sur l’organisation alimentaire à Détroit. Également, le Urban Agriculture Workgroup, administré par le City Planning Commission, vise la modification des règlements de zonage afin de faciliter l’établissement de l’agriculture à grande échelle. Le maire David Bing, ancienne vedette de la NBA pour l’équipe des Pistons de Détroit, s’est également prononcé en faveur de l’agriculture urbaine. Il caresse même l’idée de recentrer la population de sa ville, libérant ainsi plus d’espace cultivable. L’American Institute of Architects évalue que les habitants de la région métropolitaine de Détroit pourraient être concentrés sur 130 km², et que les 233 km² libérés pourraient accueillir des élevages agraires.

Les enjeux sont nombreux vers nouvelle économie détroitienne basée sur l’agriculture urbaine. D’abord, une grande partie des terrains de la ville sont contaminés ou encore ne contiennent pas un sol propice à l’élevage agraire. Alors qu’à petite échelle, la contamination d’un sol n’est peut-être pas un énorme danger, mais les cultivateurs devraient envisager des moyens coûteux ou fastidieux pour les décontaminer. Également, plus dense en milieu urbain qu’en campagne, la cohabitation entre les habitants d’un quartier et des fermes commerciales est un enjeu important. Il faudrait planifier et penser des moyens physiques afin de s’assurer que la cohésion existe entre les différents milieux. Alors que certains moyens ont été mis en oeuvre par la ville pour faciliter l’agriculture, aucune politique n’existe encore à Détroit et le règlement de zonage proscrit toujours l’usage agraire, même s’il est toléré. Il s’agit d’un geste politique important et l’opposition existe à Détroit; à commencer par le lobby automobile qui souhaite garder mainmise sur la ville.

Les initiatives

Malgré les obstacles existants, les habitants se regroupent et bâtissent plusieurs projets viables sur le territoire de la ville. La plus importante structure est la Detroit Garden Ressource Program. Menée par quatre groupes, soit Greening of Detroit, Detroit Agricultural Network, Michigan State University Extension et Earthworks Urban Farms, la DGRP régit 80 jardins communautaires. Cela inclut la gestion de plus de 1 300 jardinets loués entre 10 $ et 20 $ par année, en plus de la distribution de plants, de graines et de formations. Ainsi, l’organisme s’assure que chaque jardinet est utilisé de façon optimale. Dans ce programme, Greening of Detroit est l’un des plus actifs; il entretient le site web du DGRP et tient des «portes ouvertes» entre février et octobre. Il supporte 857 jardinets familiaux, en plus d’approvisionner 48 marchés. Également, le Michigan State University Extension assure une recherche universitaire et supporte les artisans de l’agriculture urbaine à Détroit. Ils donnent assistance non seulement à la culture du sol, mais également aux formes plus intensives d’agriculture, tel que l’élevage d’animaux.

Une autre initiative, Detroit Works, constitue un ambitieux plan de restructuration de la ville, à court et long terme. Celle-ci est menée conjointement par l’administration Bing et plusieurs bailleurs de fonds, dont la Kresge Foundation et la Ford Foundation. Le plan à court terme mise ses efforts sur le développement des quartiers (neighborhoods) et des paysages (landscapes) et laisse de côté les efforts mis sur les infrastructures, les industries et les commerces les plus vacants comme les plus occupés, peu importe le secteur de la ville. L’objectif est d’optimiser l’utilisation du sol dans les quartiers de Détroit. Axée sur le développement des terrains, Detroit Works désir créer de nouveaux emplois innovants sur des lots présentement inutilisés, le tout afin de freiner la chute drastique de la valeur des terrains à Détroit.

Encore plusieurs autres initiatives encouragent et promeuvent l’agriculture détroitienne. Le Detroit Eastern Market, qui reçoit 40 000 curieux chaque semaine pour son marché du samedi, distribue et vend une partie de la production de plus de 250 marchands locaux. SEED Wayne s’engage à promouvoir et maintenir la culture agraire durable sur le campus du Wayne State University et dans ses communautés adjacentes. La Detroit Black Community Food Security Network acquiert des lots depuis 2006 afin d’y installer des fermes. Elle distribue ensuite les récoltes à ses membres ou les revend dans des marchés locaux. En plus de créer des emplois et d’aider les communautés noires de la ville, elle implante la culture durable dans une communauté pauvre de Détroit. Quant à elle, Suddently Saur est une petite entreprise qui crée des produits marinés uniques ainsi que des crèmes glacées artisanales, à base des légumes et fruits détroitiens. La distribution, limitée aux membres, est toutefois encore marginale.

3La maison: Paysage fréquent dans les quartiers de la ville (Flikr)

Il s’agit ici que d’une poignée d’acteurs impliqués dans le mouvement de l’agriculture urbaine à Détroit. D’une ville aux abords de la faillite, les communautés ont su se relever les manches et sauver, parcelle par parcelle, ses terres en imposant un nouveau régime. Celui-ci est maintenant perçu comme étant la solution salvatrice de Détroit par les classes politiques, intellectuelles et commerciales. Détroit, qui a longtemps vécu et fait sa renommée grâce à l’omniprésence de l’industrie automobile, polluante et aliénante pour sa société, effectue à présent un virage de 180 ° afin de subsister. Et si la Motor City devenait la Culture City ?

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Bibliographie
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  • DETROIT WORKS PROJECT. LONG TERM PLANNING. Long Term Planning Steering Committe, 2012.
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  • GOLDSTEIN, Mindy, et al. A SIXTEEN CITY SURVEY OF URBAN AGRICULTURE PRACTICES ACROSS THE COUNTRY. Turner Environmental Law Clinic, 2011.
  • HAMM. Michael W. et Kathryn J.A. COLASANTI. ASSESSING THE LOCAL FOOD SUPPLY CAPACITY OF DETROIT, MICHIGAN. Journal of Agriculture, Food Systems, and Community Development, Novembre 2010.
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  • PHILPOTT, Tom. FROM MOTOWN TO GROWTOWN : THE GREENING OF DETROIT. Grist, sans date. Disponible au http://grist.org/article/food-from-motown-to-growtown-the-greening-of-detroit/full/ .
  • POTHUKUCHI, Kami. THE DETROIT FOOD SYSTEM REPORT 2009-2010. Detroit Food Policy Council, 2010.
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  • WAYNE STATE UNIVERSITY. SEED WAYNE. Site web disponible au http://clas.wayne.edu/seedwayne/

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rédigé par Mikael St-Pierre

Une réponse à “De la Motor City à la cité morte – Détroit et l’agriculture urbaine”

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