L’estuaire de la Loire était jadis un territoire méconnu et difficilement accessible. Par une multitude d’interventions ponctuelles, il est aujourd’hui devenu la colonne vertébrale de la métropole Nantes – St-Nazaire, et catalyse l’identité et la richesse culturelle de tout un territoire. Fleuve, métropole, identité, culture, des mots qui ne sont pas sans rappeler les aspirations que l’on a pour notre Saint-Laurent.
Les habitants de la région de Nantes n’avaient pas conscience des richesses du paysage de l’estuaire de la Loire avant 2007, date du premier des 3 actes du Projet Estuaire. Le fleuve était bien visible sur les cartes, mais il n’existait pas vraiment dans l’imaginaire et le quotidien de la population.
Après 3 éditions et des reliques de ce projet parsemant tout le territoire, l’estuaire est devenu un lieu de culture et de fierté pour toute la métropole Nantes – St-Nazaire.
Les processus qui ont mené à cette réappropriation du fleuve sont d’un grand enseignement sur la manière de développer les villes et territoires au XXIe siècle, tant pour les professionnels de l’aménagement que pour nos décideurs et institutions culturelles. Rencontre avec David Moinard, responsable de la programmation artistique du Projet Estuaire, qui était de passage à Montréal le 19 septembre dernier pour une conférence au colloque L’art public : nouveaux territoires, nouveaux enjeux.

Le fleuve comme support identitaire

Maison dans la loire
La Maison dans la Loire de Jean-Luc Courcoult © Bernard Renoux
La Villa Cheminée de Tatzu Nishi © Bernard Renoux
 David Moinard avouait timidement qu’à ses yeux l’estuaire de la Loire n’avait rien d’exceptionnel comparé aux grandeurs du Saint-Laurent. Il était pourtant contraint d’admettre que notre fleuve emblématique est davantage visible sur les cartes que dans la ville : « Je l’ai vu en survolant en arrivant en avion, mais c’est vrai que dans la ville on ne le sent pas ».
Ce rapport difficile avec le fleuve était un point commun entre la Loire à Nantes et le Saint-Laurent à Montréal. Avant la mise en place du projet, l’estuaire de la Loire était un endroit méconnu et difficile d’accès.
« Il n’y avait du tout d’aménagement, et c’était très peu accessible. C’était une drôle de sensation d’être à proximité d’un fleuve qu’on ne voyait pas », se souvient-il.
Ce fleuve est devenu une préoccupation de premier plan lors de la création de la métropole Nantes – St-Nazaire, 2 villes bordant la Loire séparée de 60 kilomètres:
« La métropole existait alors politiquement, mais pas symboliquement. L’idée de l’estuaire est venue d’une volonté politique de démocratisation culturelle et on s’est appuyé sur le projet de la métropole Nantes – St-Nazaire ; il fallait qu’on fasse quelque chose pour cette métropole. » explique D. Moinard.
Développé en 3 actes, en 2007, 2009 et 2012, le projet a donné lieu à la création d’une collection permanente de 29 œuvres dispersées sur le territoire, et l’intérêt du projet réside dans ce lien immatériel qui unit l’ensemble et positionne la Loire comme le cœur de l’identité culturelle de la métropole.
« le territoire était passionnant et inconnu, 2 avantages extraordinaires pour créer une manifestation. On est parti d’un évènement pour arriver à une collection permanente, avec une dimension structurante. »
Le parcours le long de l’estuaire © Estuaire 2007

Une approche novatrice

Le projet Estuaire a su démontré de quelle manière l’art contemporain pouvait avoir un rôle structurant pour les territoires. Plutôt que de développer un projet linéaire, il n’y a ici pas eu d’aménagement d’ensemble, mais la création d’une multitude de lieux et de points d’intérêts dont le seul lien était le fleuve. Par la suite, des aménagements ont commencé à se développer en certains points. À la manière de lignes du désir, ces aménagements se sont déployés de manière vernaculaire, suivant une logique locale plutôt qu’une planification uniforme.
« Notre projet ne s’appuyait pas sur un projet d’aménagement déjà décidé, déjà dessiné. ça a amené des aménagements qui nous ont échappé aussi, et ça c’est assez formidable. Ça a permis à ses endroits de s’aménager en fonction du public qui y venait. »
« En ce sens là, on se rapprochait de l’approche de Chemetov sur l’Île de Nantes, où contrairement à pas mal de projets urbains où on a tendance à faire une table rase et à imposer une vision, c’était de conserver toutes les strates, de ne pas mettre tous les efforts en un point mais plutôt un petit peu en différents endroits, les interstices se fabriquant alors peu à peu. Et ça c’est une approche très novatrice. »
« La mode architecturale et urbanistique est à peu près la même dans tout l’occident, alors si la ville de Lyon fait ça, la ville de Montréal va faire quelque chose de semblable… alors que s’appuyer sur les préexistences de ces endroits là singularise le projet, et le rend plus juste dans la manière dont les habitants le vivent. »
L’Observatoire de Tadashi Kawamata © Bernard Renoux
Ici, l’œuvre n’est pas n’est pas mise sous verre, mais elle prend place dans le quotidien tout en le rehaussant. C’est un « anti-parc de sculpture » :
« Dans un parc de sculpture, on est dans un enclos ; les gens savent qu’ils vont voir de l’art, qu’ils ont un accompagnement. Ici il n’y a pas de murs entre le territoire et l’œuvre. On peut tomber dessus totalement par hasard »

 L’art, fondement du projet et support de l’imaginaire

Après des années à suivre une approche réductrice de l’art public, considéré trop souvent comme une simple «cerise sur le gâteau», le potentiel structurant des œuvres a pu être oublié. Pourtant, comme le démontre ce projet, l’art a le pouvoir de créer de nouveaux repères, et de nouveaux points d’intérêts que l’aménagement urbain seul ne peut créer.
 « La pratique du 1% évolue dans le bon sens, mais il y a eu toute une période où on a pris cela totalement à la légère, ce qui a un peu décrédibilisé l’art dans l’espace public. C’est bien d’intégrer l’artiste à la construction d’un bâtiment public, mais il y a un souci quand même, c’est à dire que c’est toujours comme la cerise sur le gâteau, c’est pas le gâteau lui même. Et ça c’est toujours un peu problématique qu’une chose viennent s’ajouter, c’est comme une caution. La notion de caution artistique elle est évidemment dangereuse. On va faire ça pour se donner bonne conscience. Donc il y a des beaux projets du 1%, mais y’en a aussi pas mal de mauvais. »
Ici, l’art est à la base du projet, et le territoire était la seule thématique. Il en résulte une collection d’œuvres qui interagissent intimement avec le fleuve et l’imaginaire qui s’y rattache. L’imaginaire du territoire est rehaussé, par une force évocatrice presque cinématographique racontant un territoire postindustriel.
« Elles ont un point commun toutes ces œuvres, elles existent pour faire changer le regard sur leur environnement immédiat. En effet en ville, la force de l’habitude fait qu’on ne voit plus les choses, mais ces œuvres là ont vraiment une capacité de révélation, aussi bien en ville que dans le paysage. »
 
 La Pendule de Roman Signer © Bruno Legeai
 
 Serpent d’océan de Huang Yong Ping © Jean Dominique Billaud Nautilus/LVAN

 Des œuvres appropriées par les communautés locales

 En somme, éléments désormais à part entière du paysage de l’estuaire, ces œuvres sont devenues des incontournables, ayant façonné le territoire et perpétuant son évolution.
 « Ce qui est intéressant c’est que la narration se crée aussi par strates; les œuvres qui sont aujourd’hui installées créent d’autres histoires, qui sont des histoires très loco-locales, qui parlent d’un site très précis, mais aussi qui participent à l’histoire plus générale de cet estuaire. C’est ce qui fait que la collection perdure : il y a des strates d’histoires qui s’ajoutent sans cesse et qui nous échappent totalement. Et ça c’est fort quand la chose t’échappe et qu’elle ne t’appartient plus, que t’es totalement effacé derrière ce qu’elle génère. Ça fait parti de l’identité des communautés. »
 « Le bateau d’Erwin Wurm, ce bateau mou, à un moment il a été question qu’on l’enlève car on n’avait pas eu l’autorisation pour le laisser en permanence. Mais la population s’est mobilisée pour le conserver, parce que ce canal n’était pas du tout connu et est devenu un lieu de promenade. Il fait rire, il fait sourire, il questionne. Plein de sentiments s’en dégagent dont une certaine mélancolie. »
Méconcevable de Erwin Wurm © Gino Maccarinelli
Lunar Tree
 Lunar Tree de Mrzyk & Moriceau © www.estuaire.info

 La culture comme un investissement durable

Le projet Estuaire est né dans un contexte politique qui misait abondamment sur la culture comme élément de développement économique et territorial, et ces investissements ont eu d’impressionnantes retombées. Chaque édition d’Estuaire s’est faite avec un budget de 8 millions d’euros (environ 12M$), et il est estimé qu’à chaque euro investi, environ 3 à 6 euros sont retournés à la collectivité.
L’art n’a pas été vu comme une dépense, une taxe, mais comme un investissement. En ce sens, le projet Estuaire a été selon David Moinard un véritable « accélérateur de métropole, qui a par la suite permis aux projets de se faire plus vite et de manière plus réfléchie ».
 « Avant 2007, il fallait convaincre toujours que ce n’était pas un caprice de gens de culture qui veulent mettre de l’art dans les jolies campagnes. Il fallait qu’on prouve la sincérité du projet. En 2009, à la 2e édition, les choses ont basculé. Là ce sont les communes, les entreprises qui sont venus vers nous pour dire « on veut une œuvre », et ça c’était assez extraordinaire. Mais c’est parce que ça a été conçu dans un ensemble, pour un territoire et par un territoire. 99% des financements sont des financements locaux, des collectivités publiques locales, et des entreprises privées locales, implantées sur le territoire. Par là aussi on voulait apporter la preuve que le projet était construit pour le territoire et par le territoire, un aller-retour permanent. » 

 Enseignement et perspectives

 Si d’autres villes ont cherché à reproduire le succès observé à Nantes avec plus ou moins de réussite, l’analyse du projet Estuaire apporte de nouvelles perspectives sur l’aménagement de nos grands territoires, comme l’île de Montréal ou même son archipel.
Il est en effet la preuve que le développement de tels espaces ne passe pas forcément par des aménagements de grandes échelles, mais peut se faire par un réseau d’interventions ponctuelles, créant autant de points d’attraction offrant un nouveau regard sur le paysage. Il est également la preuve que l’art peut avoir un pouvoir structurant, mais qu’il est à manier avec précaution et authenticité; il doit être vu comme un grand projet et non un simple agrément, si il veut continuer à émouvoir et inspirer plutôt que de se banaliser.
Archipel
Les îles formant l’archipel d’Hochelaga © public

L’art public à Montréal

Il y’a un vent favorable dans la métropole québécoise. De grands projets urbains sont sur la table et le Bureau d’art public prend désormais systématiquement part à leur planification. Les artistes sont impliqués de plus en plus tôt, au même titre que des consultants collaborants étroitement avec les professionnels de l’aménagement. Ces allées et venues permettent une conception plus intégrée de l’Art. Pour Laurent Vernet, commissaire au Bureau d’art public, on ne parle plus des gestes indépendants rajoutés les uns sur les autres :
« On n’est plus dans le « plop art » [l’art « parachuté »]. Il faut s’intégrer au bon moment du projet. Ce n’est plus simplement la sculpture devant l’édifice, le tableau dans le hall d’entrée. On regarde l’édifice ou le projet pour ce qu’il est, qu’est ce qu’on peut rajouter qui ne sera pas quelque chose de plaqué. »
Le Bureau d’art public travaille à faire de l’art un élément à part entière du développement urbain, comme un investissement capable de renforcer l’identité des projets et la qualité de l’aménagement.
En mettant toujours de l’avant l’interdisciplinarité, le Bureau collabore de longue date sur des projets majeurs qui verront bientôt le jour, dont notamment le Complexe environnemental de Saint-Michel qui accueillera bientôt une collection majeure d’art à ciel ouvert dans ce qui sera le deuxième plus grand parc urbain de la ville, ou le projet de transformation de l’autoroute Bonaventure, vouée à devenir une entrée emblématique pour la métropole.
Rédigé par Jérôme Glad

 

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